Carnets du LARHRA

Introduction

Laurent Baridon

1Les organisateurs de la journée d’études doctorales du 23 septembre 2014 ont choisi de s’intéresser aux « sources architecturales », c’est à dire aux sources qui permettent d’étudier les bâtiments ainsi qu’aux édifices considérés comme des sources pour une étude historique. Le sujet peut en effet être envisagé de deux façons différentes, qui correspondent à deux niveaux d’analyse. Le premier, d’ordre méthodologique, consiste à recenser et à caractériser les sources qui servent à faire l’histoire d’un édifice ou d’un cadre urbain dans toutes ses dimensions. Mais il peut être également envisagé d’un point de vue plus épistémologique : comment la production architecturale constitue-t-elle une catégorie de sources qui permet d’étudier une société à un moment de son histoire ? Ces deux niveaux d’analyse sont étroitement liés, mais ils recouvrent des approches et des méthodes très diverses dont les contributions qui suivent rendent parfaitement compte.

2Avant d’en donner un aperçu, il convient de souligner la pertinence du projet en félicitant ses promoteurs pour leur initiative : Mario Cuxac, Marie Derrien, Fanny Giraudier, Nicolas Guyard, Solenn Huitric, Caroline Muller et Aurélien Zaragori. Le Larhra, par le nombre de ses chercheurs et de ses doctorants, peut en effet se consacrer à de nombreux sujets dont les six axes, les trois ateliers transversaux et les nombreux programmes en cours rendent bien compte. L’espace bâti et la ville y occupent une place importante, ce qui n’est guère surprenant, l’architecture étant en effet concernée par les grands champs de recherche qui structurent le savoir. Faisant incontesta-blement partie des arts et de la culture, elle touche également aux lettres et à la philosophie, ne serait-ce que parce qu’elle repose sur des théories qui ont souvent trait à la pensée politique. Les questions juridiques et économiques ne lui sont pas étrangères tant parce que la pratique de l’architecture l’exige que parce que sa réalisation a des effets sur le développement. Les sciences de la nature sont également mises à contribution par les architectes, parce qu’elles permettent de connaître les matériaux de l’architecture et de transformer ainsi la nature en artefacts – ce qui inclut depuis trois décennies des problématiques de développement durable. La biologie et la santé ont longtemps été citées par les architectes comme des domaines dans lesquels ils avaient leur rôle à jouer, en choisissant par exemple des sites salubres et des orientations bénéfiques pour les habitations et les villes. L’ingénierie et la technologie font partie du bagage nécessaire aux architectes pour concevoir et diriger la réalisation des structures. Enfin, l’architecture est naturellement liée aux Social sciences pour reprendre cette appellation très générale qui inclut la géographie, la sociologie, la science politique et, bien entendu, l’histoire.

3La relation de l’histoire à l’architecture pourrait presqu’apparaître, ainsi placée à la fin de cette énumération, comme étant la plus extérieure. Elle est en effet rétrospective et fait partie de ce qui se situe après la phase de création et d’élaboration. En réalité, les théoriciens de l’architecture ont fréquemment cherché à fonder leur art sur des références anciennes. Surtout, ils ont toujours été préoccupés des destinataires de leur architecture, des effets qu’elle a sur les individus et les sociétés. L’historien, précisément, étudie les objets construits afin de les caractériser, de les comprendre et d’en évaluer l’importance dans l’histoire et leur prégnance sur les sociétés. Comme les contributions de ce volume le prouvent à des degrés divers, il met en évidence l’étroite interaction qui existe entre une communauté, quelle qu’elle soit, et son cadre bâti et urbain.

4À ne considérer que les titres des textes qui émanent de cette journée, le volume qui les rassemble peut paraître hétérogène en raison de chronologies et de géographies différentes : la France médiévale, l’habitat rural francilien et l’architecture conventuelle modernes, l’entre-deux-guerres à Barcelone, l’habitat urbain du xxe siècle à Marseille et Buenos Aires, le paysage urbain de Melbourne, la création architecturale des années 1960-1990 en contexte patrimonial à Lyon… Chaque intervenant a choisi un cas d’étude qui appartient au champ de recherche abordé dans sa thèse. Cette extrême diversité des travaux est cependant le meilleur moyen de confronter des approches et de réfléchir à leurs enjeux. Historiens et historiens de l’art se retrouvent ici pour examiner leurs objets et leurs méthodes appliquées aux objets architecturaux. La pluralité des sujets permet de vérifier les différences et les convergences, d’objets et d’approches, à travers les époques modernes et contemporaines. Elle rend plus évidentes les points communs et nourrit la réflexion du lecteur.

5Les contributions d’Anelise Nicollier et de Julien Defillon relèvent de l’histoire de l’art. Les édifices sont donc à la fois le point de départ et l’aboutissement de leurs travaux. Au fil de leur enquête, ils croisent différentes sources permettant de comprendre la relation aux différents contextes de la réalisation. Pour étudier les églises romanes du Brionnais, Annelise Nicollier propose une démonstration sur l’utilisation des catégories de sources en histoire de l’architecture. Elle en identifie trois principales : le bâti lui-même, les textes et les images. La première permet de mettre en évidence, par ses caractéristiques mêmes, les ambitions des commanditaires qui entendent par ces édifices marquer leur territoire, affirmer la puissance et le prestige de leur famille. Les sources textuelles et iconographiques peuvent être de nature très diverse. En l’occurrence, les plans relevés par des architectes du xixe siècle avant leur intervention permet de restituer les états antérieurs d’un édifice. La description élaborée lors d’une visite pastorale au xviiie siècle peut révéler le dispositif d’une église disparue. Un plan terrier contemporain de cette visite peut également corroborer ces informations. Une image plus précise et complète des églises romanes du Brionnais ressort de ces enquêtes.

6L’étude de l’îlot 24 du quartier Mercière à Lyon par Julien Defillon repose également sur un grand nombre de sources dont la plupart sont archivistiques : permis de construire, correspondances issues des différents ministères croisées avec les sources locales, plans des différents stades du projet, etc. En les mettant en relation, il est possible de retracer l’histoire de cette réalisation et de suivre pas à pas l’évolution du projet. Cette approche est complétée par des sources secondaires qui attestent du développement de la sensibilité au patrimoine urbain monumental dans les années 1960-1980. L’architecture d’accompagnement ici décrite est le fruit de ce phénomène général qui constitue un moment important dans l’histoire de la culture.

7Les trois contributions suivantes étudient l’habitat en tant que source pour l’histoire d’une société. Florent Mérot s’intéresse à l’habitat paysan en vallée de Montmorency aux xviie et xviiie siècles. Après la Fronde, la restructuration de l’économie rurale s’accompagne d’une reconstruction ou d’une modernisation des bâtiments agricoles. Les actes notariés permettent d’en saisir les évolutions majeures : apparition d’un étage ou deux ; généralisation des caves et couplement avec le cellier – ces pièces correspondant à deux moments de la production vinicole ; organisation de l’espace autour de la cour et évolution de la grange ; importance croissante accordée au jardin à vocation horticole situé à l’arrière de la maison. Les indications que renferment les minutes des notaires et parfois l’évolution de la terminologie qui y est employée permettent de saisir le détail des processus. Ils montrent comment la paysannerie d’Île-de-France refonde son mode de vie et son rapport à l’espace pour s’adapter à une ère nouvelle de son histoire.

8Thibaut Bechini s’intéresse à l’habitat populaire et explore les sources et les méthodes d’analyse qu’il est possible de mettre en œuvre pour approcher ce que l’on a parfois appelé « l’architecture sans architecte ». Après avoir montré les atouts et les limites de l’approche typologique, il plaide pour une étude de la matérialité de l’architecture grâce à la description des matériaux cités dans les permis de construire. Les casiers sanitaires et les minutes de justices de paix qui concernent les litiges entre propriétaires et locataires apportent également des renseignements utiles, au même titre que les actes de vente dans les archives notariales. Outre les habitants, ces sources révèlent l’importance de ces acteurs de l’auto-construction que sont les maçons et les entrepreneurs. Enfin, Thibaut Bechini en appelle aux vertus de l’approche comparatiste pour mettre en évidence les caractéristiques communes des villes de Marseille et de Buenos Aires qui, par leurs ressemblances autant que par leurs différences, livrent des éléments de compréhension d’un phénomène complexe et difficile à appréhender par son caractère vernaculaire.

9C’est à une autre forme d’appropriation de l’espace urbain qu’invite Louise Dorignon avec sa contribution consacrée au paysage urbain de Melbourne en Australie. À partir d’une réflexion sur les apports de l’historiographie récente, il s’agit d’interroger les typologies architecturales au prisme d’une interdisciplinarité ouverte entre géographie, histoire et sociologie d’une part et architecture et construction de l’autre. Mais surtout, il s’agit de comprendre comment les lieux de la ville sont appropriés par les habitants en termes d’investissement économique mais également symbolique. Pour parvenir à cerner ce point précis, il est nécessaire de confronter la perception des lieux par les habitants aux intentions des agences d’architecture qui les ont conçus et réalisés. Il est dès lors possible de comprendre comment l’espace et ses pratiques quotidiennes deviennent les vecteurs d’une culture urbaine qui s’appuie sur l’architecture, ou la détourne de ses objectifs premiers.

10Les deux dernières contributions montrent que l’architecture est tout à la fois productrice et produit de normes. Julie Piront, dans son étude de l’architecture conventuelle des Annonciades célestes, montre que ces ensembles monumentaux sont le fruit de contraintes multiples. La première et la plus importante est celle des règles de cet ordre qui prescrit une clôture rigoureuse et, dans le même temps, une implantation dans le milieu urbain. Les Instructiones fabricae et supellectis ecclesiae libri duo de Carlo Borromeo décrivent les dispositifs sur le plan théorique avec une grande précision. Les Annonciades s’en inspirent pour rédiger le long chapitre consacré à la clôture, sans toutefois préconiser de plan type. Ces textes doivent être confrontés à d’autres sources, celles rédigées par les religieuses elles-mêmes quand elles relatent la construction de leur couvent. Les bâtiments existants sont donc le produit de jeu d’adaptation de la règle de l’ordre en fonction de l’espace urbain et des contraintes financières.

11Avec l’étude du dispensaire antituberculeux de Barcelone, Célia Miralles Buil met en évidence la concordance entre les débats politiques, médicaux et architecturaux. Utilisant les trois catégories de sources qui leur correspondent, elle montre que cet édifice conçu comme un symbole de la modernité architecturale procède d’un choix politique et sanitaire très affirmé. Liée à la rénovation et à l’assainissement de la ville ancienne, cette réalisation du Gatcpac s’inscrit dans une logique de rénovation urbaine et de développement de la politique publique de santé. Portés par la Généralité de Catalogne, ces objectifs font de l’édifice une vitrine du pouvoir local, avant que la victoire de Franco ne le restreigne drastiquement. Débat esthétique, politiques publiques de la ville et de la santé, enjeux de pouvoirs entre région et nation sont autant de facteurs qui convergent dans cet édifice qui avait, à plus d’un titre, valeur de modèle.

12À l’issue de ce rapide survol des contributions, il apparaît que considérer les sources comme des matériaux pour l’étude des édifices et envisager les édifices comme sources d’une étude plus générale constituent deux moments de l’analyse architecturale historique. Certes, les historiens de l’art et les historiens n’accordent pas le même statut à l’objet construit. Pour les premiers, il est l’origine et l’aboutissement de leur travail parce qu’il participe de l’histoire de l’art et des sociétés. Pour les seconds, il est surtout le reflet d’une société et d’une époque dont l’étude constitue l’objectif principal. Néanmoins, ces différences s’estompent dès lors que l’on pénètre plus avant dans l’analyse. L’architecture n’est pas seulement une représentation du pouvoir, elle permet de l’exercer et de le définir. Elle n’est pas uniquement le reflet d’une nouvelle organisation sociale ou économique, elle l’autorise et la façonne aussi. Dans le même temps, l’architecture n’existe que parce qu’elle est réalisée par des hommes, avec des intentions plus ou moins précises qui déterminent, de façon parfois complexe, son appropriation ou sa subversion par des individus ou une communauté. Issue d’un travail collectif et en tant que telle profondément sociale, l’architecture est toujours en phase avec l’histoire des sociétés. Ce volume offre un large éventail de problématiques et de méthodes relatives à cette question. Nul doute qu’il sera utile à tous ses lecteurs, aux jeunes chercheurs comme aux plus confirmés.



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Laurent Baridon, «Introduction», Carnets du LARHRA [En ligne], n° 2015-1 | Appréhender le passé par le bâti,publié le : 23/05/2019,URL : http://revues.univ-lyon3.fr/larhra/index.php?id=421.

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Auteur Laurent Baridon

LARHRA UMR 5190, Université de Lyon – Lumière Lyon 2