Carnets du LARHRA

Ethnonationalisme au Meghalaya (Inde) : Une étude de cas des Garo

Timour Claquin Chambugong

Carte des Garo Hills au Nord-est de l’Inde

Image 10000201000003A400000400101C53F9AD6F5DFC.png

1Les questionnements élaborés et déployés dans le cadre de ma thèse éclairent les processus de (re)construction ou (ré)invention contemporaine d’un noyau ethnique et son instrumentalisation dans le domaine politique chez les Garo de l’État du Meghalaya en Inde. Je propose de traiter plusieurs aspects de cette société qui n’ont jamais été documentés ou abordés de manière satisfaisante auparavant. Mon travail constitue une contribution à un champ d’étude particulier, l’étude du nationalisme, et à l’anthropologie politique. L’étude du phénomène nationaliste repose sur des approches transdisciplinaires dans la mesure où elle doit prendre en compte un ensemble de facteurs pour lequel une maîtrise de connaissances, y compris mais pas seulement historiques, institutionnelles et politiques, est requise. Les spécificités locales de cette région de collines indiennes permettent de réexaminer des questions complexes et de nourrir des débats académiques qui demeurent toujours d’actualité. Elles démontrent entre autres, dans une perspective d’anthropologie sociale et culturelle du politique, l’importance des dimensions socio-culturelles et religieuses dans les stratégies politistes, et que l’ethnonationalisme doit être compris en tant que phénomène social total.

2Les pistes de réflexion proposées s’articulent autour d’une tripartition présente dans les études anthropologiques entre le Soi, la société, et l’histoire. La (re)construction et l’instrumentalisation d’une identité nationale garo à partir d’une identité ethnique/tribale, pensée notamment en termes de parenté et de filiation matrilinéaire, représentent des éléments centraux de cette thèse. Cette étude inédite, qui complète les ethnographies plus classiques, s’appuie principalement sur plusieurs enquêtes de terrain effectuées chez les Garo de la région des collines éponymes entre 2005 et 2016 (avec un total de plus de 29 mois de présence sur place) ainsi que sur un vaste ensemble de sources orales, visuelles, et écrites en anglais, français, et garo. Elle est adressée à toute personne désirant en connaître davantage au sujet des habitants de cette zone particulière du Nord-Est de l’Inde située à la frontière du Bangladesh et entendant développer une réflexion autour de l’ethnicité, du nationalisme, et des processus d’identification. Il s’agit de réfléchir aux relations entre ethnie ou groupe ethnique et nation, aux articulations entre ethnicité et nationalisme, ainsi qu’aux analogies, ambivalences et ambiguïtés entre identités régionales et nationales.

3La majeure partie de ma thèse sert à contextualiser les éléments qui façonnent les processus d’identification contemporains en lien avec des revendications territoriales chez les Garo du Meghalaya. La dernière partie de l’étude offre un aperçu du parcours évolutif du président et membre fondateur de l’A·chik National Volunteers’ Council (ANVC). Cet acteur social particulier cherche à changer de statut politique en (re)construisant un noyau ethnique grâce à la mise en œuvre de projets de revitalisation culturelle. Il y a d’un côté un phénomène mental avec la formation d’un habitus ethnonational et de l’autre une manipulation stratégique de symboles culturels avec les trajectoires politiques.

4Le premier chapitre vise à une meilleure compréhension de l’ethnicité garo en explorant aussi bien les frontières qui définissent le groupe ethnique que le matériau culturel qu’elles renferment et tentent de contenir. Comprendre certains aspects de l’ethnicité garo revient à passer en revue les caractéristiques ou les critères qui sont retenus pour définir une certaine essence garo ou « Garo-ness ». Les caractéristiques linguistiques et sociales sont notamment parmi les éléments qui permettent aux Garo de se définir en tant que tels (même si elles peuvent également être remises en question). La communauté ethnique, culturelle, et politique garo peut être comprise comme une entité identitaire supra-tribale ou un macro-groupe composé de plusieurs sous-groupes qui se distinguent par des aspects linguistiques et qui partagent une organisation sociale commune.

5Le deuxième chapitre expose les liens entre (re)constructions du territoire et processus d’identification. La constitution des Garo Hills est liée aux processus d’essentialisation de la communauté garo. Depuis la colonisation britannique la délimitation et la démarcation de l’espace territorial, culturel, et symbolique des Garo Hills en tant qu’unité administrative fait émerger le géo-corps ou corps géographique garo. La politique d’isolation et de séparation contraste avec la mobilité géographique. Les cartes et les démarcations des frontières territoriales correspondent à des démarcations ethniques entre les Garo et les non-Garo. La cartographie les accentue et les consolide en leur offrant une dimension normative et légale. Cette correspondance entre topographie, entité culturelle et ethnique, et entité politique et administrative a commencé à se mettre en place de façon officielle pendant la période coloniale britannique. Au cours de cette période transitoire traversée de changements intenses la présence des administrateurs coloniaux britanniques et des missionnaires américains s’accompagne d’une uniformisation culturelle des Garo dans cette région de collines particulière avec la mise en place d’une standardisation linguistique, sa diffusion par l’imprimé et la scolarisation. Ces éléments, avec les processus de christianisation (également traités dans le cinquième chapitre), induisent l’émergence d’une haute culture et d’une élite urbaine éduquée.

6Le troisième chapitre traite de l’identification et de la (re)construction des ancêtres et des héros du panthéon garo. Les figures marquantes de l’ethnonationalisme local renvoient à des épisodes particuliers de l’histoire récente de la région au cours desquels les Garo des collines ont connu de profondes transformations. Ces héros symbolisent d’une certaine façon les relations que les Garo et leur(s) société(s) ont entretenues avec l’État colonial puis postcolonial. Des contestations, des méfiances et des résistances sont associées à ces personnages historiques qui sont sollicités par les ethnonationalistes modérés et radicaux contemporains.

7Le quatrième chapitre aborde l’émergence et la présence depuis plus de deux décennies des ethnonationalistes armés dans la région des Garo Hills. Ces acteurs particuliers affectent le quotidien du reste de la population et influencent les configurations de la scène politique locale. Les ethnonationalistes modérés et radicaux invoquent entre autres la (non-)reconnaissance nationale, l’autodétermination, l’auto gouvernance, et le développement pour forger leurs discours dans le cadre d’une mobilisation ethnique.

8Dans le cinquième chapitre les dimensions religieuses et cultuelles, comme critères qui servent à définir les Garo, sont mises en exergue. La religion dite traditionnelle représente une source d’inspiration importante chez les Garo et tout particulièrement pour les ethnonationalistes. L’identité culturelle garo, à travers les représentations et les pratiques, réunit malgré les divisions religieuses (entre la majorité chrétienne et la minorité non-chrétienne mais également entre les membres de diverses confessions chrétiennes) et abolit les frontières entre haute et basse culture tout en conjuguant tradition(s) et modernité(s). Les éléments de la religion traditionnelle des Garo sont devenus des symboles ethnoculturels qui supportent la possibilité de se (re)présenter en tant qu’entité ou ensemble cohérant et homogène.

9Dans le sixième chapitre des aspects de la littérature traditionnelle orale des Garo qui leur permettent entre autres de se projeter, de s’ancrer et de s’inscrire dans une histoire de longue durée sont identifiés. Cet engouement mémoriel, à travers la (re)construction de références et de représentations, offre également des possibilités pour justifier une hégémonie culturelle et territoriale. Les récits mythiques, l’(ethno)histoire et la mémoire supposée collective et partagée font partie des ressources symboliques qui servent de supports aux ethnonationalistes pour consolider les liens entre groupe ethnique et territoire géographique, entre individus et société.

10Le dernier chapitre se concentre sur les trajectoires politiques du président de l’ANVC, l’un des entrepreneurs identitaires ou entrepreneurs de mémoire les plus proéminents de la région. Son parcours évolutif permet d’examiner les ressources mobilisées pour tenter de lui assurer une présence et une visibilité dans l’arène politique. Cet influenceur explore des stratégies pour toucher des groupes d’individus spécifiques au sein de la population et changer les images qui lui sont associées. Il forge et développe des liens aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la communauté culturelle et politique garo sous l’impulsion d’une innovation religieuse fortement inspirée des répertoires de la culture traditionnelle garo et d’interprétations de la Bible.

Art mural de l’enceinte de l’église catholique Sacred Heart Church à Tura représentant une femme vêtue du costume de la cérémonie du Wangala en train de danser

Image 10000000000002AB0000040000D08ED3C5E607C3.jpg

Cliché de l’auteur le 29/12/15

Thèse d’anthropologie, soutenue le 12 décembre 2017 à l’Université Lumière Lyon 2

Jury : Mme Sylvia Chiffoleau (Chargée de Recherche au CNRS), Mme Claudine Gauthier (Université de Bordeaux), M. Lionel Obadia (Université Lumière Lyon 2, directeur), M. Raphaël Rousseleau (Université de Lausanne)



Citer ce document


Timour Claquin Chambugong, «Ethnonationalisme au Meghalaya (Inde) : Une étude de cas des Garo», Carnets du LARHRA [En ligne], n° 2017/2018-1 | Étudier les sources des savoirs à l'époque moderne,publié le : 25/02/2019,URL : http://revues.univ-lyon3.fr/larhra/index.php?id=371.

Auteur


Auteur Timour Claquin Chambugong

LARHRA, UMR 5190

mikkong1@gmail.com