Carnets du LARHRA

Les Franciscaines missionnaires de Marie, 1938-1980. Adaptation et mutation

Christine de Fréminville

1Les Franciscaines missionnaires de Marie forment un Institut religieux fondé en 1877 par Hélène de Chappotin, ou Marie de la Passion de son nom de religieuse, une française née en 1839. Les 6314 sœurs de l’Institut sont aujourd’hui présentes dans 75 pays sur tous les continents.

2Cette thèse s’est donnée pour but d’étudier la confrontation au changement de ces femmes qui, à partir des années 1930, doivent vivre des bouleversements du monde sans précédent, tels que la montée des totalitarismes et le chaos de la guerre, la décolonisation et l’émergence du Tiers-Monde, les progrès technologiques de communication et l’émancipation des femmes, la confrontation d’une démocratie capitaliste conquérante à un communisme totalitaire concurrent et des changements importants au sein même de l’Église. Aussi, les axes de recherche qui ont guidé ce travail ont été de comprendre et de dégager les permanences et mutations de cet Institut dans la dynamique de l’Église et de l’Histoire du monde.

3Cette étude croise donc celle du catholicisme, des missions étrangères et celle des femmes. Elle porte sur une période chronologique déterminée, couvrant les années 1938 à 1980, c’est-à-dire celles qui s’étendent de la réunion de leur congrégation générale, un an avant le début de la Seconde Guerre mondiale, à celle qui succède à leur chapitre général de 1978-1979, lors duquel sont écrites de nouvelles constitutions. Au cours de cette période, les religieuses franciscaines missionnaires de Marie présentes sur tous les continents vont traverser la guerre et faire face aux changements politiques qui partagent le monde et bouleversent les sociétés. Elles ont déjà vécu la Première Guerre et appris qu’il fallait absolument rester en contact avec la maison généralice afin de continuer à se développer. Les années 1930 ont été celles des crises en Occident et en Asie. Elles ont affecté l’Institut et certaines sœurs sont absentes à la congrégation générale de 1938. Cette période difficile doit être expliquée car elle anticipe et éclaire notre propos. En effet, jusque-là, peu de règles constitutionnelles et de coutumes ont été modifiées dans leurs chapitres.

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4Ce travail s’articule autour de trois grandes parties. Tout d’abord, il a été nécessaire de définir l’identité de cet Institut avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous en présentons une brève histoire depuis sa fondation, puis nous examinons ses statuts juridiques et religieux. En effet, soucieuses d’être reconnues légalement, les Franciscaines missionnaires de Marie opèrent des choix canoniques et se rattachent assez rapidement aux Franciscains en tant qu’Institut à supérieure générale. Leur organisation est très centralisée mais les provinces font preuve de diversité. Afin de mieux cerner l’originalité de cet Institut, nous en décrivons le fonctionnement, tel que son organisation gouvernementale, son recrutement et les critères qui conditionnent l’entrée en religion des jeunes filles avant la guerre. Les motivations de ces jeunes femmes sont bien perceptibles mais néanmoins différentes selon chacune. Leur mode de vie quotidien, minutieusement décrit, est en revanche uniforme. La guerre et les révolutions qui ont sévi dans différentes parties du monde auraient pu entraîner l’Institut dans de graves difficultés. Les choix qui ont été faits ont toutefois permis de traverser ces épreuves.

5En second lieu, l’étude porte sur l’Institut de 1950 à 1966, alors qu’il est traversé par des courants de révolte et une forte aspiration à la réforme, provenant de la base et du terrain. En effet, il doit surmonter les freins et les obstacles aux réformes constitutionnelles nécessaires. L’interaction des relations entre les Franciscaines missionnaires de Marie et l’Église fait alterner des périodes d’avancée et de stagnation. Les projets de la supérieure générale se heurtent à l’immobilisme de l’Église mais l’appui des Franciscains (Ordre des frères mineurs) permet de garder confiance et de patienter. Ainsi, les Franciscaines missionnaires de Marie vont progressivement acquérir plus d’autonomie vis-à-vis de leur hiérarchie spirituelle.

6Le concile Vatican II marque bien cette rupture et leur chapitre spécial de 1966 est celui de l’aggiornamento. Le concile transforme en profondeur l’Institut et initie l’adaptation nécessaire aux temps nouveaux. Sa réception au sein des instituts religieux, en particulier celui des Franciscaines missionnaires de Marie, conduit à s’interroger sur ses conséquences. Les décisions conciliaires sont interprétées dans le cadre de réformes visant à ajuster l’Institut aux transformations de l’époque. Elles bouleversent également son organisation. Dès lors, les permanences institutionnelles, sociales, charismatiques qui l’ont façonné sont rénovées. Dans ce cadre nouveau, les expériences de terrain menées par certaines communautés, avant même les décisions conciliaires, sont évaluées par l’Institut. Notre étude s’est attachée à examiner également avec précision comment l’aggiornamento a modifié les structures institutionnelles et constitutionnelles des Franciscaines missionnaires de Marie, mais aussi leur rapport à la société civile et politique ainsi qu’à la hiérarchie religieuse.

7Cette période marque aussi le début du lent déclin des vocations sur lequel l’Institut s’interroge. Son charisme, enraciné dans les actes et les pensées de la fondatrice, et qui en marque fortement l’identité, est reformulé. C’est en ce sens que tout un travail de recherche, d’études sur la pensée et la spiritualité de Marie de la Passion est réalisé au sein de l’Institut.

8Enfin, dans une troisième partie couvrant la période allant de 1966 à 1980, les réflexions et les actions menées après l’expérimentation postconciliaire sont analysées. En effet, les conséquences de l’aggiornamento sont importantes et obligent à la réorganisation des provinces ainsi qu’à l’expérimentation de nouvelles formes missionnaires. La diplomatie locale permet de rester en contact avec certaines sœurs coupées du monde occidental par les révolutions communistes. Des outils nouveaux comme les statistiques sont utilisés facilement et permettent de prévoir et de prendre des décisions de préservation ou de restructuration. Les moyens de communication comme la radio ou la télévision permettent l’évangélisation. Les expériences missionnaires sont originales et les sœurs en font rapport à l’Institut. La décentralisation des décisions permet une souplesse et une adaptation au plus proche des personnes. Les recherches sur l’identité et le sens nouveau donné à la mission et au charisme ouvrent de nouvelles perspectives. De nouvelles constitutions sont écrites et leur transmission doit être mise en œuvre. En effet, la formation des religieuses devient un enjeu afin d’éviter les départs de l’Institut de sœurs de moins en moins nombreuses.

Chapitre de 1978 (du 25 septembre 1978 au 21 février 1979) à Grottaferrata

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9Face à l’abondance des archives générales soigneusement classées depuis la fondation de l’Institut, selon la volonté de Marie de la Passion, il a fallu procéder au dépouillement des chapitres généraux, spéciaux et pléniers, des congrégations générales, conseils, coutumiers, dégageant des éléments d’étude et de réflexion. Les correspondances entre les supérieures générales et les supérieures provinciales ont été patiemment étudiées. D’autre part, de nombreux ouvrages d’histoire des provinces ont été publiés en interne par des sœurs placées sous la direction de Catherine Bazin1 du bureau d’Histoire. Ces documents ont donné une importante quantité d’informations. Comme il n’était pas possible d’étudier l’histoire de chaque province, de multiples sondages ont été effectués dans les correspondances des supérieures provinciales et cela à des dates différentes, croisant de possibles difficultés en terres missionnaires (guerre civile d’Espagne, Seconde Guerre mondiale). Les archives centrales ont été classées et rendues accessibles sur demande auprès de l’archiviste Lucy Mendosa, Franciscaine missionnaire de Marie. Deux pièces d’environ 150 m2 leur sont consacrées. L’informatisation suit son cours et les recherches sur l’histoire et la spiritualité de la fondatrice se poursuivent aujourd’hui en interne.

10Les Franciscaines missionnaires de Marie ont réalisé durant cette période une véritable adaptation de leur Institut aux normes de l’Église mais aussi aux changements de leur époque. L’autonomie des sœurs a facilité depuis lors les relations interpersonnelles et la hiérarchie se comprend aujourd’hui davantage comme une forme de management. Les tensions peuvent alors s’apaiser.

11Cependant, rien n’est sacrifié du charisme de l’Institut. D’autre part, celui-ci continue de développer son identité missionnaire. Malgré cela, l’augmentation de la moyenne d’âge des sœurs de l’Institut continue sa progression. Elle était de 55 ans en 1972 puis de 57 ans en 1983. Le nombre de novices chute encore et c’est en Asie aujourd’hui qu’elles sont le plus nombreuses.

Thèse de doctorat en Histoire mention histoire religieuse, politique et culturelle soutenue par le 15 novembre 2018.

Jury : Christian Sorrel (Université de Lyon, Lumière-Lyon 2), Claire Laux, (Institut d’Études politiques de Bordeaux), Bruno Dumons, (CNRS), Claude Prudhomme (Université de Lyon, Lumière-Lyon 2), Chantal Verdeil (INALCO), Jean-Dominique Durand (Université de Lyon, Jean Moulin – Lyon 3)

Accéder en ligne : https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2017_out_de_freminville_j.pdf



Notes


1 Sr. Catherine Bazin est responsable du bureau d’histoire des Franciscaines missionnaires de Marie depuis 1986, elle collabore au comité de lecture de la collection Histoire et Missions chrétiennes des éditions Karthala et a publié des articles et témoignages chez cet éditeur.


Citer ce document


Christine de Fréminville, «Les Franciscaines missionnaires de Marie, 1938-1980. Adaptation et mutation», Carnets du LARHRA [En ligne], n° 2017/2018-1 | Étudier les sources des savoirs à l'époque moderne,publié le : 25/02/2019,URL : http://revues.univ-lyon3.fr/larhra/index.php?id=365.

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Auteur Christine de Fréminville