Carnets du LARHRA

Histoire des œuvres sociales de l’Église vaudoise

Simone Baral

1La diaconie est aujourd’hui un domaine important des activités de l’Église vaudoise italienne, une façon d’« être Église » complémentaire à la prédication et au culte. Cela n’a pas toujours été ainsi et ma recherche a eu comme but la reconstruction de l’histoire des œuvres sociales de cette Église, de la Restauration jusqu’aux premières années du siècle dernier, en se demandant s’il est possible d’identifier une spécificité vaudoise dans la manière d’appréhender le domaine social, s’il y a eu une « étonnante aventure »1 de cette communauté reformée capable d’expliquer pourquoi et comment une petite et pauvre Église, en un peu plus d’un siècle, a été capable d’administrer un vingtaine d’instituts sur l’ensemble du territoire italien.

Dans les vallées vaudoises, Italie, 1895

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Keystone Glass Slide. L-2239- Waldensian Church at Torre, 1895

Keystone View Company Studios. Meadville, PA © Underwood & Underwood, Public domain

2Le peu d’attention historiographique porté aux œuvres sociales de l’Église vaudoise a été un encouragement, mais en même temps un obstacle à la recherche : exception faite pour les nombreux opuscules parus lors des anniversaires de chaque établissement, les études dédiées à ce domaine peuvent, en fait, se compter sur les doigts de la main2. C’est aussi pour cette raison que, à coté de l’utilisation de l’historiographie internationale concernant l’histoire des œuvres des Églises protestantes européennes, il a été indispensable faire une analyse intense et approfondie du patrimoine géré à Torre Pellice3, comme dans d’autres institutions archivistiques en Italie et à l’étranger4.

3La recherche a été menée autour de trois axes principaux d’enquête. Tout d’abord, le rapport entre Église et œuvres, conçu au niveau soit de l’organisation et de la discipline ecclésiastique, soit des liens entre la prédication et l’action diaconale. Un deuxième domaine d’intérêt a été celui des rapports entretenus entre les œuvres et le contexte dans lesquels elles ont été créées : premièrement les relations avec l’État, un État qui pendant le siècle change profondément son attitude envers les soins et la sécurité sociale ; en second lieu les influences réciproques entre l’action sociale vaudoise et les idées et les modèles développés par la société italienne et l’Europe protestante ; enfin, les liens et les divergences avec les autres Églises opérant dans le même domaine, comme l’Église catholique et les autres branches du protestantisme italien de la deuxième moitié du xixe siècle. Le troisième secteur auquel j’ai consacré mon attention a été celui, peut-être plus prosaïque, du financement des œuvres, un facteur qui ne peut pas être contourné par n’importe quel acteur qui opère dans le domaine social, qu’il soit une Église, un État ou un groupe de particuliers.

4La reconstruction historique a adopté une démarche chronologique, à partir d’un prologue dédié à l’assistance vaudoise à l’époque moderne, période pendant laquelle commencent à émerger des éléments qui déterminent pour longtemps la nature et la forme de l’action sociale de l’Église vaudoise : le manque d’une vision unitaire et centralisée des interventions, la difficulté de définir avec clarté le rôle et les tâches du diacre, la portée des aides économiques de l’étranger comme une incitation (quand ils ne sont pas la seule ressource) à se consacrer aux services aux personnes ou à la fondation des œuvres. Le corps de la thèse est divisé en deux sections, séparées entre elles par la césure de 1848, l’année pendant laquelle le roi Charles Albert octroie les libertés civiles et politiques aux Vaudois et ouvre à ces derniers – du moins sur le papier – l’accès libre et sans craintes aux œuvres sociales du Royaume.

5Dans la première partie de la thèse, « L’assistance à l’Église vaudoise », l’analyse est concentrée sur l’origine et l’histoire des premières décennies de vie des hôpitaux de Torre Pellice (1826) et Pomaretto (1828). Contrairement à ce qui a été écrit jusqu’ici sur ce sujet à propos du rôle du mouvement religieux du Réveil pour la fondation de ces œuvres, les sources indiquent plutôt la nécessité d’adapter la construction des structures aux profondes mutations culturelles et politiques provoquées par la première émancipation vaudoise, celle promue par la domination française révolutionnaire et napoléonienne. Ce sont en fait les nouveaux concepts de bienfaisance publique et de philanthropie qui ont conduit l’« initiatrice » de l’hôpital, Charlotte Peyrot, à s’activer, dès 1821, pour mettre sur pied une vaste campagne de collecte de fonds, capable de capter l’attention avec laquelle une grande partie du monde protestant européen regarde l’Église vaudoise de l’époque.

Casa Valdese, Torre Pellice (xilographie), Dessinateur : C. Cornaglia – Graveur : Giuseppe Barberis, 1890.

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Source : Strafforello Gustavo, La patria, géographie de l'Italie, II. Province de Turin, Unione Tipografico-Editrice, Torino, 1890.

Public domain

6Après l’ardeur de la phase de fondation, la complexe dialectique entre la Table vaudoise et la Commission des Hôpitaux, ainsi que la mauvaise conduite de certains dirigeants et médecins des structures obligent l’Internationale protestante à acquérir un rôle beaucoup plus important pour l’avenir des hôpitaux vaudois, au nom de la contribution financière fournie. Il s’agit, en particulier, du rôle joué par le bienfaiteur anglo-canadien Charles J. Beckwith, très connu pour son aide au développement du système scolaire vaudois, mais aussi engagé à la modernisation technique des structures sanitaires et à l’aménagement rationnel des ressources, promoteur de l’arrivée en 1845 des diaconesses suisses de l’Institut de Saint-Loup (à l’époque d’Echallens), personnel ecclésiastique spécialement formé à la direction des œuvres.

7Dans la même année, à Turin ouvre le Refuge, un foyer hospitalier organisé dans les espaces des Légations protestantes, à côté de la chapelle qui rassemble les quelques – mais souvent riches – protestants de la ville. C’est l’époque de la Torino benefica, dans laquelle surgissent les œuvres de Juliette Colbert de Barolo et de Joseph-Benoît Cottolengo, symptômes d’un souffle charitable renouvelé qui, cependant, a du mal à toucher aussi la population catholique des Vallées, abandonnée à la pauvreté soit par le diocèse de Pignerol, soit par un État peu disposé à recourir à l’argent royal pour s’occuper du bien-être physique de ses sujets.

8Dans la deuxième partie, « L’assistance protestante et évangélique en Italie », la loupe se déplace pour tenir compte de la péninsule entière et suivre plusieurs initiatives sociales promues dans les territoires où l’épopée du Risorgimento est en train d’« exporter » les nouvelles libertés religieuses.

9L’Église vaudoise est mal préparée aux opportunités offertes par le contexte nouveau : les politiques de développement des années passées, complètement vouées à la mission évangélisatrice, se montrent « inactuelles » et ne peuvent faire face au fort phénomène migratoire qui pousse les vaudois, par la faim et la misère, vers des destinations bien différentes de celles qui étaient envisagées. Mais l’impréparation de l’Église se montre aussi dans la rigidité avec laquelle sont accueillis les « nouveaux vaudois », récemment convertis, en l’empêchant de canaliser en son sein l’évangélisme italien naissant : si le monde vaudois se rend capable de collaborer avec les présences étrangères du protestantisme « historique », en partageant l’établissement de trois hôpitaux inter-dénominationnels5, et aussi avec le contexte catholique6, il faut noter les contrastes et les compétitions dans les rapports avec les Églises libres, méthodistes et baptistes qui connotent la vie des œuvres nouvelles vouées à répondre aux besoins des jeunes gens, orphelins et indigents, par l’accueil et la formation professionnelle7.

10Toutefois, pendant ces mêmes décennies, le monde vaudois participe à deux nouvelles vagues d’œuvres8, cette fois véritablement marquées par l’influence du Réveil sur l’esprit de ses fondateurs, mais, ici aussi à « propulsion étrangère », qui ne sont économiquement possibles et soutenables que grâce à la philanthropie du contexte diplomatique de Turin, des comités anglo-saxons et des Églises presbytériennes américaines. Face à cette multitude d’initiatives, on note la difficulté de l’élite vaudoise à élaborer une pensée autonome et critique à l’égard des problèmes sociaux de son époque : la cause du paupérisme est retracée, non dans les déséquilibres économiques et du monde du travail, mais dans l’oisiveté et la mauvaise pratique des pauvres : selon le « bon vaudois » la charité est bonne, mais seulement envers celui qui la mérite, en conformité à la mentalité du self-help qui trouve un large crédit dans la classe politique de l’Italie libérale.

11Ce n’est qu’à partir des années 1890 que commencent à se faire entendre des voix à contre-courant : les conditions de vie des membres des Églises des régions les plus pauvres du Mezzogiorno et des banlieues industrielles poussent quelques pasteurs à se rapprocher des idées nouvelles du christianisme social et du socialisme, tandis que d’autres commencent à souligner l’importance pour chaque ministre du culte d’accompagner les sermons par des expérimentations de théologie pratique, au service de la société entière dans laquelle il vit, et non seulement de sa congrégation. Au même moment, il y a aussi des changements au niveau de l’organisation ecclésiastique : la plus grande partie des œuvres des Vallées passe sous contrôle d’une Commission des instituts hospitaliers vaudois sans cesse plus ramifiés, alors qu’avec la fondation d’une Maison des diaconesses à Turin (1901) l’Église vaudoise se dote d’une figure diaconale capable de répondre soit aux revendications des femmes qui veulent se voir reconnaître un rôle actif, soit à l’atténuation de la « tutelle » de l’Internationale protestante qui, jusqu’à ce moment-là, a soutenu les œuvres vaudoises par l’argent et le personnel dirigeant.

12La thèse se termine avec une conclusion, « L’assistance de l’Église vaudoise » ; on y observe rapidement les grandes mutations qui caractérisent les premières décennies du vingtième siècle, une période marquée par la crise de l’Europe protestante face aux tensions nationalistes qui aboutissent au cours des conflits mondiaux, à l’intégration des œuvres des Vallées dans le système de soins du territoire (coopération toujours plus étroite avec l’État-providence italien, avec les assurances et les mutuelles des nouvelles fabriques) et à la confiance accordée à l’Église vaudoise pour l’administration des œuvres sociales évangéliques de la péninsule : cette Église semble, par son histoire, ses compétences et son rapport avec l’État, la réalité protestante la plus à même de prendre en charge ce « fardeau », dans l’intérêt des œuvres et de leurs protégés.

13Pour répondre à la question de départ, les résultats de la recherche ne permettent pas d’identifier une « vocation diaconale » particulière de l’Église vaudoise du dix-neuvième siècle, mais ils montrent davantage l’importance d’étudier l’« étonnante aventure » de cette communauté de foi avec une constante attention au contexte dans lequel elle a opéré et aux rapports qu’elle a établis, afin de saisir au mieux ses caractéristiques et ses spécificités.

Thèse en Histoire, mention Histoire religieuse, politique et culturelle (cotutelle entre l’Université de Turin et l’Université Lyon 3), soutenue le 20 novembre 2017 à Turin (Italie).

Jury : M. Yves Krumenacker (Université Lyon 3, directeur), M. Silvano Montaldo (Université de Turin, directeur), Mme Anne-Marie Granet Abisset (Université Grenoble Alpes), M. Gian Paolo Romagnani (Université de Vérone), Mme Céline Borello (Université du Mans), M. Edoardo Bressan (Université de Macerata).

Accéder en ligne : https://scd-resnum.univ-lyon3.fr/out/theses/2017_out_baral_s.pdf



Notes


1 Cf. Giorgio Tourn, Les Vaudois : l'étonnante aventure d'un peuple-église (1170-1999), Torino, Claudiana, 1999

2 Voir en particulier les articles contenus dans le numéro 4 de la revue la beidana. cultura e storia nelle valli valdesi, paru en mars 1988 et l’œuvre récente Ermanno Genre, Diaconia e solidarietà: i valdesi dalla borsa dei poveri all'Otto per mille, Torino, Claudiana, 2017.

3 Archive historique de la Table Vaudoise, Archive de la Société d’études Vaudois et Bibliothèque de la Fondation Centre Culturel Vaudois de Torre Pellice.

4 Archive historique de la Diocèse de Pignerol, Archive historique de la Ville de Pignerol, Archive d’État de Turin, Archive de l’Ordre des Saints-Maurice-et-Lazare, Archives de la Ville de Genève e Archive de la Société d’Histoire du Protestantisme Français de Paris.

5 Il s’agit des hôpitaux de Gênes (1854), Nice (1855) et Milan (1875).

6 On fait référence à la coopération entre l’hôpital vaudois de Torre Pellice et l’hôpital mauricien de Luserna (1856) pour faire face à l’épidémie de fièvre typhoïde du 1875.

7 Il s’agit des institut de Florence de Ferretti (1862) et Comandi (1876), celui ligure di Louisa Boyce à Vallecrosia (1869) e celui romain des conjoints Gould (1875).

8 Dans les années 1950 surgissent un Orphelinat (1853) et la soit-disant école des filles déguenillées (1854) à Torre Pellice et l’Institut des Artigianelli valdesi à Turin (1856), alors que dans la dernière décennie du siècle se posent l’Asile des vieillards de San Germano (1894), de San Giovanni (1895) et l’institut pour incurables Re Carlo Alberto (1896).


Citer ce document


Simone Baral, «Histoire des œuvres sociales de l’Église vaudoise», Carnets du LARHRA [En ligne], n° 2017/2018-1 | Étudier les sources des savoirs à l'époque moderne,publié le : 25/02/2019,URL : http://revues.univ-lyon3.fr/larhra/index.php?id=361.

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Auteur Simone Baral