ELAD-SILDA

La dynamique du français des jeunes : deux périodes à sept ans d’intervalle (1987-1994 et 2010-2017)

Anne-Caroline Fiévet et Alena Podhorná-Polická

Cet article propose un bilan de deux études sur la néologie des jeunes Français, effectuées en quatre étapes sur une période de trente ans (1987-2017). Basée sur les résultats des enquêtes du spécialiste de l’argot Marc Sourdot menées avec ses étudiants en 1987 et 1994, l’observation de la circulation et de l’évolution du sémantisme de vingt lexèmes en 2010 et 2017 nous amène à envisager la néologie en tant que phénomène psycho-social réitératif dont la conceptualisation est difficile autant que la dictionnairisation est sélective.

This article proposes a review of two studies on the neology of young French people, carried out during four stages over a thirty-year period (1987-2017). Based on the results of slang specialist Marc Sourdot’s surveys with his students between 1987 and 1994, the observation of the circulation and the evolution of semantics of some twenty lexemes in 2010 and 2017 leads us to consider neology as a repetitive psycho-social phenomenon whose conceptualization is difficult as much as its entry in the dictionaries is selective.

Introduction

1Le lexique perçu comme identitaire et expressif par les jeunes est un lexique difficilement saisissable, que l’on peut qualifier d’instable ou de volatile. D’un côté, pour les chercheurs, son étude est intéressante parce que ce lexique est innovant et qu’il reflète les changements sociétaux. De l’autre, ces derniers se heurtent à un problème de choix méthodologique pour arriver à saisir à la fois son extension géographique (circulation des lexèmes des micro-argots vers des argots plus communs ou vers un argot commun), son extension sociale (argot des cités et argot des grandes écoles, par exemple) et sa délimitation au niveau des catégories d’âge (quels lexèmes sont considérés comme appartenant au lexique des jeunes et à quelle période).

2Le point de départ de cette recherche est un article de Marc Sourdot paru dans la revue Langue française, et qui a pour titre « La dynamique du français des jeunes : sept ans de mouvements à travers deux enquêtes (1987-1994) » (Sourdot [1997 : 56‑81]). Dans cet article, il expose les résultats de recherches menées en 1987 et en 1994 avec ses étudiants, dont la mission était de collecter des mots et expressions qui leur semblaient relever de la néologie. Cette recherche de Marc Sourdot peut être considérée comme pionnière en matière d’étude sur la néologie en diachronie. Reprenant la méthodologie de Marc Sourdot en 2010 avec nos étudiants afin de collecter de nouveaux mots et expressions, nous avons ajouté une deuxième phase par questionnaire (en 2010 et 2017) afin d’obtenir des résultats sur la circulation des items qui avaient été récoltés auparavant.

3Nous reprenons l’hypothèse que la circulation du lexique est générationnellement marquée, c’est-à-dire que le lexique s’infiltre progressivement de l’argot des jeunes des cités vers l’argot commun de tous les jeunes (voir Sourdot [1997]) puis vers l’argot commun, du fait du vieillissement des générations et souvent d’une reprise médiatique de ces mots ou expressions identitaires (dans le cadre, par exemple, du marketing jeune), ce qui accélère leur diffusion.

4Le classement du lexique que l’on peut rencontrer dans les enquêtes auprès de jeunes varie selon les théories que l’on peut adopter, oscillant entre la notion de français populaire (voir Gadet [1992], Abecassis [2003]), français non conventionnel (voir Cellard et Rey [1980]) et entre l’argot dans son sens moderne, englobant à la fois les argots des groupes sociaux (argot + épithète, p. ex. « argot scolaire ») et l’argot commun pour les jeunes (voir Podhorná-Polická [2007] paru en 2009 et Fiévet [2008]) ou bien l’argot commun pour toute la société (notion de François-Geiger [1989], appliquée par Szabó [1991] et [2004]). Parmi ces différentes sous-catégories argotiques, celle qui est le plus souvent mise à l’avant pour son potentiel créatif renvoie aux banlieues des grandes villes sous de nombreuses étiquettes, entre autres le « français contemporain des cités » [Goudaillier 1997] ou les « parlers des jeunes urbains » [Trimaille 2004, Bulot 2007] ; dans notre conception, il s’agit d’une palette de micro-argots locaux qui ont une partie communément comprise et véhiculée que nous désignons par la notion d’« argot commun des jeunes des cités » [Fiévet & Podhorná-Polická 2011].

1. Présentation de la méthodologie de la recherche

5En 1987 et en 1994, Marc Sourdot, Maître de conférences au département de linguistique de l’Université Paris Descartes et spécialiste de l’argot, a travaillé avec ses étudiants de 3e année de licence dans le cadre d’un TD de lexicologie. Nous avons repris son projet en 2010 et en 2017 afin de prolonger son hypothèse sur la circulation des néologismes et des argotismes et afin de voir la façon dont le lexique perçu comme jeune à une époque est dictionnairisé ou non avec le vieillissement des générations qui l’avaient généré.

1.1. Enquêtes de Marc Sourdot en 1987 et 1994

6En 1987, Marc Sourdot demande à ses étudiants de noter « tout ce qui relève de l’argot ou de la néologie à l’écrit comme à l’oral, selon leur préférence ou les circonstances » et d’apporter au fil des semaines tout ce qui leur semble « relever de l’argot et de la nouveauté lexicale ». Il s’agit d’une étude sur le sentiment néologique suivie d’une recherche dans les dictionnaires. Les étudiants travaillent par petits groupes, et il y a donc une auto-correction (discussions autour des mots qu’ils ont collectés toutes les semaines, certains disant à d’autres que les mots qu’ils ont apportés ne relèvent pas de la néologie).

7Ainsi, en 1987, 1300 items sont collectés, dont environ 1 000 unités différentes. Parmi ces 1 000 unités, 73 mots n’apparaissent dans aucun des 5 dictionnaires consultés à l’époque par Sourdot, à savoir Le Petit Robert 1987 et Le Petit Larousse 1987, Le dictionnaire du français non conventionnel [Cellard & Rey 1980], le dictionnaire du français argotique et populaire [Caradec 1977], le dictionnaire historique des argots français [Esnault 1965] et le dictionnaire de l’argot [Colin, Mével, Leclère 1990], fraîchement paru.

8En 1994, Marc Sourdot réitère l’expérience avec la même méthodologie : 1600 unités sont relevées dont environ 1200 unités différentes. Après comparaison avec la liste de 1987 et vérification dans Le Petit Robert 1993 et dans le Dictionnaire de l’argot [Colin, Mével, Leclère 1990], il reste 83 unités qui peuvent être considérées comme des néologismes ou argotismes. 7 néologismes de 1987 apparaissent également dans les relevés de 1994, il s’agit de chum, couillu, collec, mag, décoiffer, zapper et zapping. À l’époque, Marc Sourdot remarque que « [l]e jargot des étudiants de 1994 [se montre] beaucoup plus perméable aux mises en mots des cités que celui de 1987, plus sensible aux murmures de la mode » [Sourdot 1997 : 81]. Il est à noter que l’expérience de Sourdot date de l’époque où les jeunes de banlieues et leur lexique ont commencé à être mis en scène, à travers la musique rap notamment. Il s’agit également d’une époque qui se situe peu après la création du Centre d’argotologie à la Sorbonne (en 1986), dont Sourdot a été un des co-fondateurs.

1.2. Nouvelle enquête en 2010

9Pendant six semaines du semestre d’automne 2010, de mi-octobre à fin novembre, quatre équipes d’étudiants de 3e année de licence de sciences du langage à l’Université Paris Descartes faisant partie de deux groupes de TD d’Anne-Caroline Fiévet ont participé au projet de collecte lexicale qui reprenait mot à mot les conseils méthodologiques exposés par Sourdot. Tout comme Sourdot, nous n’avons pas donné, « volontairement, de consignes plus précises ». Les 25 étudiants, repartis par cinq-sept en quatre groupes, se sont montrés enthousiastes car la plupart connaissaient Marc Sourdot pour l’avoir eu comme enseignant. Deux étudiantes ayant dépassé la quarantaine ont demandé à leurs enfants adolescents de les aider et un étudiant avait une activité professionnelle au contact de jeunes (éducateur), ce qui a facilité la démarche. Volontairement aussi, nous avons mélangé les natifs et les non-natifs dans les groupes afin de sensibiliser les uns et les autres aux écueils qu’apporte le sentiment néologique et la subjectivité du chercheur (voir Gardin et al. [1974], Sablayrolles [2000 : 182‑184]). Les premiers se sont mieux rendus compte des omissions dictionnairiques grâce au contrôle détaillé des non-natifs qui résultait de leur insécurité quant à l’évaluation des items inconnus et les deuxièmes ont tiré de cette expérience une leçon de F.L.E. grâce aux natifs qui leur ont expliqué les connotations et la notoriété des items recueillis « en trop ».

10Ce projet de travail par équipe a donc permis d’accéder à 25 items environ par groupe. Au total, 107 lexèmes qui ne figuraient pas dans le dictionnaire de référence, Le Petit Robert 2010, ont été collectés dont deux – qui étaient extrêmement à la mode chez les jeunes à l’époque de l’enquête – ont été relevés par plusieurs groupes (chagasse et dare). Un item commun avec l’enquête de 1987 a également été relevé, il s’agit de bobologie.

1.3. Passation de questionnaires en 2010 et 2017

11Afin de pouvoir étudier la circulation de certains lexèmes recueillis en 1987, 1994 et 2010, nous avons opté pour une phase supplémentaire par rapport à la méthodologie initiale de Marc Sourdot. Ainsi, en décembre 2010, un questionnaire de 20 lexèmes a été soumis à 52 étudiants de première année au cours magistral de Marc Sourdot, en présence d’Anne-Caroline Fiévet. Ce questionnaire comportait plusieurs questions sur les connotations, le sémantisme et le degré de circulation pour chacun des vingt items qui, pour leur part, ont été choisis en mélangeant les néologismes du corpus de Sourdot de 1987 ainsi que de celui de 1994 avec les néologismes issus de notre projet semestriel. Les critères pour ce choix ont été multiples afin de pouvoir témoigner des nombreux cas de figure qu’un néologisme peut subir lors de sa circulation : mise à la mode permanente ou temporelle, chute rapide en désuétude ou encore, pour les néologismes récents, indications sur les perspectives d’avenir en fonction des connotations attribuées à présent par les enquêtés.

12Ainsi, 2 lexèmes sont issus de l’enquête de 1987 (bobologie et chum), 11 lexèmes sont issus de l’enquête de 1994 (bitos, canuche, chtarb, feuker, galette, hard, kiffant, puissant, thon et zouz) et 7 lexèmes sont issus de l’enquête de 2010 (bader, bling-bling, chagasse, dare, gros, HP et lossbo (+ bobologie)).

13En mars 2017, le même questionnaire a été soumis à 27 étudiants d’un TD de première année d’Anne-Caroline Fiévet afin de pouvoir évaluer la circulation des 20 items choisis 7 ans plus tard. Bien qu’il s’agisse d’un petit échantillon d’étudiants qui est loin d’être représentatif, il nous permet pourtant de dégager quelques tendances évolutives.

2. Résultats de la passation des questionnaires

14Ainsi, trente ans d’observation du lexique non standard (1987-2017) est soumis à l’analyse. Nous avons orienté notre analyse sur la comparaison des déclarations des pratiques et des représentations fournies par nos enquêtés de 2010 et de 2017. Les données des étudiants ne vivant pas en France depuis plus de cinq ans n’ont pas été prises en compte (il y avait 7 étudiants étrangers en 2010, aucun en 2017).

15Pour compléter ces résultats, les lexèmes ont été recherchés dans quatre dictionnaires :

  1. Le Petit Robert, dictionnaire standard de référence. Il est possible de savoir en quelle année un lexème y est entré (depuis 1998) grâce au corpus DiCo du linguiste Camille Martinez, disponible en ligne1 ;

  2. Argot et français populaire de Jean-Paul Colin, Jean-Pierre Mével, Christian Leclère, Paris : éditions Larousse, 2008 (1re édition sous le titre Dictionnaire de l’argot, 1990). Ce dictionnaire répertorie les vieux mots d’argot dont certains sont passés dans l’argot commun ;

  3. Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités de Jean-Pierre Goudaillier, Paris : éditions Maisonneuve & Larose, 2001 (1re éd. 1997). Les lexèmes recensés reflètent l’argot commun des jeunes des cités des années 2000. Aujourd’hui, certains de ces lexèmes sont passés dans l’argot commun des jeunes ;

  4. Le dictionnaire de la zone, dont le site2, créé en 2005, est actualisé régulièrement (notre consultation date d’octobre 2017). Il s’agit d’un amateur éclairé, « Cobra le cynique », de son vrai nom Abdelkarim Tengour, qui recense les mots proposés sur le forum du site. Bien qu’on puisse également y trouver de l’argot commun intergénérationnel, ce site est surtout une source fiable pour les mots d’argot commun des jeunes et plus particulièrement pour ceux des cités. Une version papier de ce dictionnaire en ligne a été publiée en 2013 sous le nom de Tout l’argot des banlieues, Paris : les éditions de l’Opportun.

2.1. Lexèmes que la majorité des enquêtés ne connait pas

16Dans une première partie, nous allons observer les résultats pour les lexèmes que les étudiants interrogés ont déclaré majoritairement ne pas connaître, que ce soit en 2010 ou en 2017. Pour ce faire, nous avons tenu compte des pourcentages de ceux qui ont répondu « non, je ne le connais pas », de ceux qui n’ont rien répondu et de ceux qui ont donné un autre sens que le sens non standard attendu (« sens différent »).

Tableau 1 : Détail des réponses pour les lexèmes que la majorité des enquêtés ne connaissent pas

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17Nous allons passer en revue les différents lexèmes recensés. Ils sont organisés en fonction de leur non-connaissance en 2017 (total des pourcentages de ceux qui déclarent ne pas le connaître, ceux qui n’ont pas donné de réponse et ceux qui ont donné un sens différent), par ordre décroissant (des lexèmes très peu connus vers ceux qui sont un peu plus connus).

2.1.1. Canuche

18Parmi les lexèmes les moins connus des enquêtés, on peut citer canuche, issu de l’enquête de Marc Sourdot de 1994, que ce dernier définit comme « un verre de vin », par apocope de canon et resuffixation argotique en –uche. Le lexème canuche n’a été trouvé dans aucun des quatre dictionnaires consultés. Que ce soit en 2010 ou en 2017, la totalité des étudiants déclare ne pas le connaître ou ne donne pas de réponse (100 % pour 2010 et 100 % pour 2017). Les propositions d’interprétation sont variées : « bateau » (certainement par apocope et resuffixation argotique de canot), « cruche » (certainement par rapprochement paronymique) et « couvercle » (proposition pour laquelle nous ne trouvons pas l’explication) mais aussi « peureux et bête » (certainement par rapprochement paronymique avec nunuche).

2.1.2. Bitos

19Un deuxième lexème que les jeunes enquêtés sont très peu à connaître est le lexème bitos, issu du corpus de 1994. Alors que Sourdot le définit comme « niais, demeuré » (par apocope de bite puis resuffixation argotique en –os), le terme de « chapeau » est trouvé dans le dictionnaire Argot et français populaire (origine incertaine). En 2010, 90,4 % des enquêtés peuvent être considérés comme ne le connaissant pas et ils sont 100 % en 2017, bien que certains en devinent le sens (« insulte », « con »).

2.1.3. Bobologie

20Le lexème bobologie pour désigner « l’étude des petits bobos » (dans le sens de blessure, définition recueillie en 2010) a la particularité d’avoir été récolté en 1987 puis en 2010. Sourdot en donne l’exemple suivant « experts en bobologie de l’amour ». Ce terme n’est présent dans aucun des quatre dictionnaires consultés mais une définition peut être trouvée sur wikipédia3 à savoir : « terme humoristique pour désigner les traitements des traumatismes sans gravité, comme les égratignures et les bleus ». Le terme de bobologue a été répandu dans les années 1980 grâce à une bande dessinée de Claire Bretécher (en deux parties, parues en 1985 et 1986) : « Docteur Ventouse, bobologue ». Alors que 59,6 % des enquêtés de 2010 peuvent être considérés comme ne le connaissant pas en 2010, ils sont 92,6 % en 2017, signe que ce lexème, en 7 ans, est progressivement tombé en désuétude. En 2010, les étudiants ont proposé d’autres significations comme « la culture des bourgeois-bohèmes » ou « l’étude du langage enfantin ». En 2017, « l’étude des bourgeois-bohèmes » a également été évoquée ainsi que « l’étude des babouins ».

2.1.4. Chagasse

21Le lexème chagasse est issu de notre corpus de 2010 et il a été défini par les étudiants qui l’ont collecté comme une « insulte vulgaire ou une appréciation obscène d’une fille ». Il n’a été trouvé dans aucun des quatre dictionnaires consultés mais des précisions peuvent être trouvées en ligne sur le wiktionary4 qui indique que ce mot, à l’origine obscure mais certainement issu de l’Occitan, serait employé dans la région de Toulouse pour désigner une « fille plutôt provocante au physique avantageux ». En 2017, 88,9 % des enquêtés peuvent être considérés comme ne le connaissant pas alors qu’ils étaient 76,9 %, en 2010.

2.1.5. Feuker

22Le lexème feuker, issu du corpus de 1994, est defini par Marc Sourdot comme un verbe signifiant « se faire avoir ». Alors qu’ils étaient 100 % en 2010 dont on puisse considérer qu’ils ne le connaissent pas, ils ne sont plus que 88,9 % en 2017 (3 étudiants ayant donné ce sens de « se faire arnaquer »). En 2010, on remarque que de nombreux étudiants ont proposé d’autres sens pour le lexème, dont celui de « faire l’amour ». Ce deuxième sens, répertorié dans Comment tu tchatches ! de Jean-Pierre Goudaillier (qui donne deux définitions pour feuker à savoir : a) « posséder sexuellement, baiser » et b) « tromper, arnaquer qqn ») semble donc avoir circulé dans les années 2010 mais très peu en 2017 (en 2017, seul une étudiante a noté « avoir une relation intime avec qqn », trois étudiantes ont proposé « faire un doigt d’honneur » et une étudiante a proposé « emmerdeur »).

2.1.6. HP

23Le lexème HP, issu du corpus de 2010, n’est présent dans aucun des dictionnaires consultés. Il a été recueilli en tant que sigle pour désigner un « hôpital psychiatrique ». Alors qu’ils étaient 71,2 % à ne pas connaître ce sens en 2010, ils sont 81,5 % en 2017. Parmi les sens différents que les enquêtés ont donnés, citons la marque d’ordinateurs Hewlett-Packard.

2.1.7. Zouz

24Le lexème zouz, issu du corpus de 1994, est répertorié dans Comment tu tchatches ! pour désigner « une fille » ou « une femme » (concernant son étymologie, Jean-Pierre Goudaillier précise que : « en arabe dialectal maghrébin, [zudȝ] ou [zuȝ] (deux) est aussi utilisé pour désigner le « deuxième » d’un couple, l’autre, c’est-à-dire suivant les cas le mari ou la femme »). Alors qu’en 2010, ils étaient 88,5 % dont on peut considérer qu’ils ne le connaissaient pas, ils ne sont plus que 74,1 % en 2017, donc on peut considérer que la connaissance de ce lexème, en 7 ans, a légèrement augmenté ou, tout du moins, est restée stable. Parmi les autres propositions des étudiants, on peut relever « faire quelque chose en vitesse » (par rapprochement avec « zou ! » ?), un « style de musique » (confusion avec « zouk » ?) ou bien « pote, frère » (proposition d’une fille de 18 ans habitant à Paris), ce que peut laisser penser qu’un glissement sémantique pourrait avoir eu lieu dans certains endroits (ma zouz > mon zouz).

25Ainsi, canuche, bitos, bobologie, chagasse et HP sont des lexèmes que la majorité des jeunes enquêtés ne connaît pas et on peut remarquer que cette non-connaissance du lexème s’est accrue entre 2010 et 2017. Pour zouz et feuker, il semblerait que les étudiants soient un peu plus nombreux à les connaître en 2017 qu’en 2010 mais notre échantillon ne permet pas de conclure à une tendance générale.

2.2. Lexèmes polysémiques avec une tendance à préférer un autre sens

26Pour cette deuxième catégorie, trois lexèmes ont été retenus. Il s’agit de trois lexèmes polysémiques pour lesquels le sens a glissé dans les différentes étapes de l’enquête.

Tableau 2 : Détail des réponses pour les lexèmes pour lesquels les enquêtés donnent un sens différent ou pour lequel ils sont partagés

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27Les trois lexèmes ont été classés par ordre croissant de connaissance déclarée en 2017 (en additionnant les réponses pour « oui activement » et « oui passivement »).

2.2.1. Chum

28Le lexème chum, issu du corpus de 1987, est un anglicisme répandu au Canada, il est entré dans le Petit Robert 2013 et sa définition est la suivante : 1. « ami, amie, camarade », 2. « Compagnon, compagne », « époux, épouse » (Le Petit Robert en donne l’étymologie suivante : abréviation de chambermate, « camarade de chambre »). Il est issu du corpus de 1987 et défini par Sourdot comme « copain ». En 2010, aucun enquêté n’a déclaré connaître ce lexème alors qu’en 2017, ils sont deux soit 7,4 % (un enquêté déclare l’utiliser et l’autre le connaître sans l’utiliser). Dans les faits, la grande majorité des enquêtés, que ce soit en 2010 ou 2017, déclare connaître chum mais l’a confondu avec cheum (présent dans Comment tu tchatches ! et dans le Dictionnaire de la Zone) qui est le verlan de moche (80,8 % en 2010 et 88,9 % en 2017).

2.2.2. Puissant

29Le lexème puissant, issu du corpus de 1994 avec le sens de « génial, super », est un néologisme sémantique présent dans Comment tu tchatches ! dans le sens de « (très) bien, (très) bon, formidable » et dans le Dictionnaire de la Zone dans le sens de « très bien, très bon, excellent, prodigieux ». Il est ainsi caractéristique de l’argot commun des jeunes qui se plaisent à utiliser des intensificateurs pour dire que quelque chose est bien. Alors qu’ils étaient 98 % à déclarer le connaître (activement ou passivement) en 2010 (et à donner le sens de l’argot commun des jeunes défini ci-dessus), ils ne sont plus que 37 % en 2017. En 2017, les jeunes enquêtés sont 44,4 % à donner un sens différent (à savoir le premier sens de puissant : « qui a de la force »). Ces résultats montrent que le sens argotique de « puissant » qui était à la mode parmi les jeunes en 2010 est beaucoup moins connu en 2017.

2.2.3. Galette

30Le néologisme sémantique galette a été relevé par Marc Sourdot et ses étudiants en 1994 dans le sens de « vomi » (plus exactement, Sourdot note : faire une galette : « vomir »). Ce sens de « vomi » peut être relevé dans le Dictionnaire de la Zone. Pour ce lexème, les résultats sont partagés : si on ajoute les pourcentages des enquêtés qui déclarent l’utiliser et ceux qui déclarent seulement le connaître sans l’utiliser, ils sont 53,8 % en 2010 et un peu moins en 2017 soit 44,4 %. Si on ajoute les pourcentages des enquêtés qui ne connaissent pas le lexème dans ce sens (« non », « pas de réponse » et « sens différent »), ils sont 46,1 % et 2010 et 55,5 % en 2017. Notons que le pourcentage d’enquêtés qui ont donné un sens différent (sens se rapprochant du sens premier de galette : « crêpe », « pâtisserie », « gâteau » mais aussi glissement sémantique sur le même modèle que « vomir » : « faire caca ») est stable (19,2 % en 2010 et 18,5 % en 2017). Notons également que le Petit Robert 2013 relève un nouveau sens pour galette à savoir « Disque (vinyle, CD, DVD) » mais que ce sens n’est cité pas aucun enquêté (que ce soit en 2010 ou en 2017).

31Les trois lexèmes présentés ici ont pour point commun d’être polysémiques. Alors que le québécisme chum a plutôt été compris comme cheum (verlan de moche) par les étudiants parisiens, le lexème puissant a connu un sens d’intensificateur en 2010, sens qui, d’après les résultats, semble être beaucoup moins répandu en 2017. Quant à galette dans le sens de « vomi », il semble avoir un peu moins circulé entre 2010 et 2017 mais le pourcentage de jeunes qui le connaissent reste relativement stable.

2.3. Lexèmes que la majorité des enquêtés connaît

32La troisième catégorie regroupe les dix lexèmes pour lesquels les jeunes enquêtés ont majoritairement répondu qu’ils les connaissaient (connaissance passive ou utilisation active).

Tableau 3 : Détail des réponses pour les lexèmes que la majorité des enquêtés connaît

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33Les dix lexèmes sont organisés par ordre croissant de leur connaissance en 2017 (addition des pourcentages pour « oui activement » et « oui passivement »).

2.3.1. Kiffant

34Le lexème kiffant est issu du corpus de 1994, Sourdot le définit comme « génial, stupéfiant ». Il est répertorié dans Comment tu tchatches ! (plus précisément être kiffant : « être très bien, super ») et dans le Dictionnaire de la zone (« qui procure du plaisir, très agréable »). Notons que le verbe kifer ou kiffer est entré dans le Petit Robert 2001 avec le sens 1. « prendre du plaisir » et 2. « apprécier, aimer bien (qqn., qqch.) », de l’arabe maghrébin kif : « état de béatitude ». Les enquêtés de 2010 sont 92,3 % à déclarer connaître kiffant (qu’il s’agisse de ceux qui le connaissent sans l’utiliser et de ceux qui l’utilisent) et ce pourcentage passe à 96,3 % en 2017. Notons que les pourcentages de ceux qui déclarent l’utiliser et ceux qui déclarent seulement le connaître sont restés stables (de 48,1 % en 2010 à 51,9 % à 2017 pour l’utilisation et de 44,2 % en 2010 à 44,4 % en 2017 pour la connaissance).

2.3.2. Hard

35L’anglicisme hard, issu du corpus de 1994, est défini par Sourdot comme « dur, sévère ». Il est présent dans le Petit Robert avec les sens de 1. « Excessif et violent, pénible » et 2. « Hardware. Le hard et le soft » ainsi qu’un troisième sens, entré dans le Petit Robert 2016, « groupe de hard » (abréviation de « hard rock »). Il est également présent dans le Dictionnaire Argot et français populaire dans le sens de 1. « excessif, tendu ; qui créé l’angoisse » et 2. « Désigne certaines activités « dures » (hard rock, cinéma porno, etc.) ». Enfin, il est présent dans le Dictionnaire de la Zone avec les définitions suivantes : 1. « dur, difficile, pénible », 2. « film pornographique », 3. « Musique hard rock » et 4. « matériel électronique (cartes électroniques) par opposition à soft (logiciel) ». Les résultats des enquêtes montrent que ce lexème, dans le sens de « dur, sévère », est très connu des étudiants. En 2010, ils sont 100 % dont on peut considérer qu’ils le connaissent (déclaration de ceux qui déclarent l’utiliser et de ceux qui déclarent le connaître sans l’utiliser) et ils sont 96,3 % en 2017. Concernant plus particulièrement les déclarations d’utilisation, on remarque une hausse entre 2010 (48,1 %) et 2017 (70,4 %).

2.3.3. Thon

36Le lexème thon est issu du corpus de 1994, Sourdot en donne la définition suivante : « boudin, fille laide ». Ce lexème fait partie d’une série de métaphores (ou métaphore filée) sur le thème du poisson, comme une morue peut désigner une « prostituée » et un maquereau, un « proxénète ». Le lexème thon est répertorié dans le Petit Robert (« FAM. Fille, femme vilaine, peu attirante ») ainsi que dans le Dictionnaire de la Zone, sans précision sur le sexe féminin (« personne très laide »). Il n’est étonnamment pas répertorié dans le dictionnaire Argot et français populaire, peut-être parce que les auteurs considèrent qu’il est très répandu et qu’il ne fait plus partie de l’argot. Les jeunes enquêtés sont très nombreux à connaître le lexème thon dans le sens d’une « femme laide » (en 2010, 94,3 % déclarent l’utiliser ou seulement le connaître ; en 2017, ils sont 96,3 %). En revanche, si on regarde les pourcentages d’étudiants qui déclarent l’utiliser, ils sont seulement 38,5 % en 2010 et 33,3 % en 2017, ce vieux mot d’argot passé dans l’argot commun n’est pas identitaire pour eux.

2.3.4. Bling-bling

37Le lexème bling-bling est issu de notre corpus 2010 et a été défini comme « un style ostentatoire et excessif (en particulier celui des rappeurs) ». Il entre dans le Petit Robert 2010 avec le sens suivant : « qui affiche un luxe ostentatoire et clinquant ». La quasi-totalité des étudiants déclare le connaître (passivement ou l’utiliser activement), que ce soit en 2010 (94,2 %) ou en 2017 (96,3 %). En revanche, ils ne sont plus que 40,4 % en 2010 et 29,6 % en 2017 à déclarer l’utiliser.

2.3.5. Gros

38Le lexème gros, glissement sémantique à partir d’un adjectif du français standard courant, a été recueilli en 2010. Il est défini par le Dictionnaire de la Zone en tant que « terme affectif employé pour désigner une personne comme faisant partie du clan ». En 2010, les enquêtés sont 88,5 % à déclarer le connaître (passivement ou à l’utiliser) et ils sont 96,3 % en 2017, soit la quasi-totalité. En revanche, ils ne sont plus que 17,3 % en 2010 et 18,5 % en 2017 à déclarer l’utiliser. Ceci est probablement dû au fait que ce lexème est connoté « argot commun des jeunes des cités ».

2.3.6. Dare

39Le lexème dare a été recueilli en 2010. Il est présent dans le Dictionnaire de la Zone avec les graphies dar et darre dans le sens de 1. « Dur, difficile » et 2. « Bien, appréciable ». Ainsi, on constate que dare est la verlanisation de hard et, dans un premier temps, a conservé le sens de « dur, difficile » puis, dans un deuxième temps, un deuxième sens est apparu, qui se situe tout à fait à l’opposé. Ce phénomène est connu dans l’« argot commun des jeunes », les adolescents et jeunes adultes utilisant des adjectifs à connotations négatives comme intensificateurs pour dire que quelque chose est bien comme c’est mortel ! ou c’est terrible ! (= « c’est génial ! »). Alors qu’ils étaient 65,4 % en 2010 à déclarer le connaître (passivement ou à l’utiliser activement), ils sont 92,6 % en 2017, ce qui montre que le lexème, en 7 ans, a continué de circuler. De la même façon, le pourcentage d’utilisateurs actifs a fortement augmenté : il est passé de 65,4 % en 2010 à 92,6 % en 2017. Ce succès est peut-être lié à un phénomène médiatique car un candidat de télé-réalité (émission Secret Story saison 7 diffusée sur TF1 entre juin et septembre 2013), Eddy, l’a utilisé de nombreuses fois, le diffusant ainsi auprès des jeunes qui ne le connaissaient pas encore5.

2.3.7. Criser

40Le lexème criser, issu du corpus de 1994, est défini par Marc Sourdot comme « en avoir marre ». Il entre dans le Petit Robert 2001 dans le sens de « prendre le contrôle de ses nerfs, piquer sa crise ». La majorité des étudiants enquêtés a déclaré le connaître (passivement ou l’utiliser passivement), ils sont 86,5 % en 2010 et 85,2 % en 2017. En revanche, ils ne sont plus que 32,7 % à déclarer l’utiliser en 2010 et seulement 22,2 % en 2017.

2.3.8. Chtarb

41Le lexème chtarb, issu du corpus de 1994, est défini par Sourdot comme « fou ». Chtarb peut être trouvé dans le Dictionnaire de la Zone dans le sens de « fou, dingue ». Dans le Petit Robert (entrée en 2007, de l’argot chtar : « coup ») et le dictionnaire Argot et français populaire, ce n’est pas chtarb qui est répertorié mais chtarbé, toujours dans le sens de « fou » (chtarb étant l’apocope de chtarbé). En 2010, les étudiants enquêtés sont 78,9 % à déclarer le connaître (qu’ils l’utilisent ou pas), ils sont 77,8 % en 2017. En revanche, parmi cette proportion, ils sont peu nombreux à déclarer l’utiliser : 30,8 % en 2010 et seulement 18,5 % en 2017. Certains étudiants ont proposé d’autres significations pour chtarb : « méchant » (par glissement sémantique de « fou » vers « méchant » ?) mais aussi « bouton » et « prison » qui ont en commun avec « coup » le fait d’être la signification du mot argotique chtar (cf. dictionnaire de la Zone).

2.3.9. Lossbo

42Le lexème lossbo est issu de notre corpus de 2010 et n’est présent dans aucun des dictionnaires consultés. Il s’agit du verlan du lexème boloss, lui-même entré dans le Petit Robert 2015 dans le sens de « imbécile, naïf » (familier, langage des jeunes). Les jeunes enquêtés sont 88,5 % à déclarer connaître lossbo (passivement ou à l’utiliser) en 2010, ils ne sont plus que 77,8 % en 2017. De la même façon, alors qu’ils étaient 21,2 % à déclarer l’utiliser en 2010, ils ne sont plus que 11,1 % en 2017, ce qui laisse penser que ce lexème, à la mode en 2010, a moins circulé depuis.

2.3.10. Bader

43Le lexème bader est issu de notre corpus de 2010. Il s’agit d’un anglicisme recueilli dans le sens de « faire un bad trip ». Il est répertorié dans le Dictionnaire de la Zone avec le sens de « s’inquiéter, stresser, angoisser ». Le verbe bader est également présent dans le Petit Robert (entré en 2007) mais il s’agit ici d’un régionalisme (de l’ancien occitan badar « ouvrir la bouche », régionalisme (sud de la France) avec les sens suivants : 1. « Flâner, faire le badaud » et 2. « Regarder de manière insistante, admirative ». Si on examine les réponses pour le sens de « faire un bad trip », la majorité des enquêtés a déclaré le connaître (passivement ou l’utiliser activement) puisqu’ils sont 77,0 % en 2010 et 74,0 % et 2017 mais ils ne sont plus que 46,2 % en 2010 et 33,3 % en 2017 à déclarer l’utiliser.

44Ainsi, pour la catégorie des lexèmes que les enquêtés déclarent connaître, nous sommes confrontés à plusieurs cas de figure : les enquêtés déclarent majoritairement connaitre les lexèmes kiffant et hard et les utiliser, ce sont des lexèmes identitaires qu’on peut considérer comme étant de l’« argot commun des jeunes ». En revanche, pour thon, bling-bling, criser, chtarb et bader, le pourcentage d’utilisation est fortement inférieur au pourcentage de connaissance, il s’agit de lexèmes qui sont entrés dans l’« argot commun » mais qui ne sont pas identitaires pour les jeunes. Gros et lossbo peuvent être considérés comme relevant de l’« argot commun des jeunes des cités » donc cette connotation est peut-être la raison pour laquelle les jeunes enquêtés déclarent majoritairement les connaître mais qu’ils sont beaucoup moins nombreux à déclarer les utiliser. Enfin, pour le lexème dare, les déclarations concernant son utilisation sont en forte hausse entre 2010 et 2017, ce qui témoigne de son appartenance à l’« argot commun des jeunes » et du fait qu’il a beaucoup circulé pendant la période.

3. Déclarations d’usage et sentiment néologique

45Cette troisième partie est consacrée à une synthèse des résultats pour les déclarations d’usage concernant les 20 lexèmes étudiés, ainsi qu’à une analyse du sentiment néologique des enquêtés pour trois lexèmes choisis pour leur évolution différente.

3.1. Synthèse pour les déclarations d’usage, résultats de 2010 et 2017

46Le tableau 4 présente les déclarations d’usage pour les 20 lexèmes étudiés. Ils sont classés en fonction de leur degré d’utilisation (lexèmes pour lesquels, en 2017, les enquêtés ont déclaré les utiliser : entre 0 % et 5 % / entre 5 % et 20 % / + de 20 %). Pour les lexèmes que les enquêtés déclarent ne pas utiliser (moins de 5 %), les pourcentages sont particulièrement peu significatifs (souvent, il n’y a qu’une personne ou deux qui déclare utiliser le lexème). Entre parenthèses, les chiffres de 2010 sont comparés avec ceux de 2017.

Tableau 4 : Résultats pour les déclarations d’usage, comparaison entre 2010 et 2017

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47Ainsi, les lexèmes bobologie, chum, canuche, zouz, bitos, feuker et chagasse sont des lexèmes que les jeunes, aussi bien en 2010 que 2017, ont déclaré presque unanimement ne pas utiliser. Pour HP, on peut remarquer qu’il était un peu plus à la mode en 2010 (13,4 % de déclarations d’usage), au moment de sa récolte, mais qu’en 2017, les déclarations d’usage ont fortement baissé (3,7 %). De la même façon, les lexèmes puissant, galette et chtarb, d’après les déclarations d’usage, semblaient être plus répandus en 2010 qu’en 2017. Cela est particulièrement visible pour puissant pour lequel 44,2 % des jeunes de 2010 déclaraient l’utiliser alors qu’ils ne sont plus que 14,8 % en 2017. Pour les lexèmes gros et lossbo, les pourcentages d’utilisation sont relativement faibles, certainement parce qu’ils sont connotés « argot commun des jeunes des cités », comme nous l’avons précédemment mentionné. On remarque cependant que lossbo était à la mode en 2010 (21,2 % des jeunes déclarent l’utiliser), beaucoup moins en 2017 (seulement 11,1 % des jeunes). Alors que l’utilisation déclarée du lexème kiffant est relativement stable (48,1 % en 2010 et 51,9 % en 2017), les lexèmes hard et dare ont connu une grande ascension en 7 ans (de 48,1 % à 70,4 % pour hard et de 13,5 % à 37,0 % pour dare). Quant à thon (de 38,5 % à 33,3 %), criser (de 32,7 % à 22,2 %), bader (de 46,2 % à 33,3 %) et bling-bling (de 40,4 % à 29,6 %), une partie des jeunes déclare les utiliser mais ce pourcentage a baissé entre 2010 et 2017.

3.2. Sentiment néologique

48Dans le questionnaire proposé aux étudiants en 2010 et 2017, une question sur le sentiment néologique a également été posée à savoir : « pensez-vous que ce mot est… ? ». L’étudiant(e) était alors invité(e) à cocher une des cases suivantes : « moderne6 », « assez moderne », « stable » ou « vieilli ». Nous avons choisi de montrer ici les résultats pour les lexèmes thon, gros et dare car ils évoquent chez les enquêtés des sentiments néologiques différents.

3.2.3. Sentiment néologique pour thon

49Pour le lexème thon, le tableau 5 présente les résultats des enquêtés ayant déclaré l’utiliser activement ou le connaître passivement. Notons que, du fait du peu de réponses pour certaines catégories, les pourcentages ne peuvent pas être significatifs et ont seulement été indiqués à titre indicatif.

Tableau 5 : Pour le lexème thon, comparaison des réponses de 2010 et 2017 concernant le sentiment néologique

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50Pour le lexème thon, les résultats montrent que seuls les enquêtés qui déclaraient l’utiliser activement en 2010 sont nombreux à le considérer comme moderne (40,0 %) mais que ce pourcentage a fortement baissé en 2017 (11,1 %). En 2017, ils sont nombreux à le considérer comme stable (55,6 %). Les réponses de ceux qui ont déclaré seulement le connaître (sans l’utiliser) sont plus disparates mais se répartissent essentiellement entre « stable » et « vieilli ».

3.2.2. Sentiment néologique pour gros

51Pour le lexème gros, le tableau 6 montre les résultats pour le sentiment néologique des enquêté(e)s ayant déclaré l’utiliser activement et le connaître passivement.

Tableau 6 : Pour le lexème gros, comparaison des réponses de 2010 et 2017 concernant le sentiment néologique

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52Comme pour thon, les enquêtés qui ont déclaré utiliser gros ont également coché la case « moderne », surtout en 2010 (90,0 %). En 2017, ils sont seulement 60,0 % mais ils sont 40 % à avoir coché la case « assez moderne » (aucun enquêté n’a coché les cases « stable » ou « vieilli »). Concernant les résultats pour les enquêtés qui ont déclaré connaître gros passivement, les résultats sont ici aussi plus disparates mais se répartissent également autour de « moderne » et « assez moderne », en particulier pour 2017.

3.2.3. Sentiment néologique pour dare

53Enfin, pour le lexème dare, le tableau 7 montre les résultats pour le sentiment néologique des enquêtés ayant déclaré le connaître (passivement ou l’utiliser activement).

Tableau 7 : pour le lexème dare, comparaison des réponses de 2010 et 2017 concernant le sentiment néologique

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54Alors qu’en 2010, les enquêtés qui déclaraient utiliser dare ne considèraient plutôt comme « moderne » (71,4 % pour 14,3 % de « assez moderne »), ils sont plus nombreux en 2017 à le considérer comme « assez moderne » (50,0 % pour 30 % de « moderne »), ce qui laisse penser que ce lexème, pourtant à la mode, commencerait à s’user. Concernant les déclarations des enquêtés qui déclarent connaître dare passivement, les réponses sont, comme pour gros, réparties entre « moderne » et « assez moderne ».

55Ainsi, nous pouvons constater que, parmi les trois lexèmes, c’est thon qui est le plus démodé. Gros est relativement stable (le sentiment de modernité perdure entre les deux périodes) et dare, bien que très à la mode, montre des signes de perte de vitesse. Ce sentiment néologique, subjectif, varie en fonction de la connaissance du lexème (utilisation active ou connaissance passive) et dépend de la génération observée (il parait évident que des enquêtés d’un autre âge que des étudiants auraient un tout autre avis sur la question).

Conclusion

56Dans cette étude, notre objectif était d’aborder la néologie sous une perspective diachronique qui permet de s’interroger sur l’histoire du français des jeunes et de sa dynamique. L’originalité de cette approche réside dans le choix d’une méthodologie par questionnaires afin d’accéder aux pratiques et représentations des jeunes plutôt qu’une méthodologie portée sur l’étude de sites internet qui ne permet pas d’accéder à une période aussi longue et à des données aussi fiables (Siouffi et al. [2012 : 220]).

57Les résultats de cette enquête sur la période 2010-2017 créent des ponts intéressants avec les deux autres périodes, 1987 et 1994, exploitées par Sourdot. D’un côté, nous avons pu recenser des lexèmes très à la mode dans les années 1980 qui sont tombés en désuétude ou qui sont entrés dans l’« argot commun » grâce à la médiatisation et/ou la dictionnairisation. D’un autre côté, nous avons pu observer des lexèmes polysémiques dont le sens a pu osciller en fonction des époques (associations sémantiques différentes), ce qui témoigne du grand dynamisme du signifié. Nous avons pu également constater que le sentiment néologique est très variable en fonction de celui qui le déclare et que l’identité générationnelle évolue très vite, le caractère néologique pouvant s’estomper très rapidement comme nous avons pu le voir avec le lexème dare.

58La façon dont les lexèmes circulent dans la société dépend de nombreux facteurs (diffusion dans les groupes de pairs, utilisation dans une chanson, une émission de télévision ou sur internet, par exemple) qui sont parfois difficiles à circonscrire pour le chercheur et qui constituent le cœur de nos recherches, depuis une dizaine d’années (voir à ce sujet, pour le lexème gros, entre autres, Podhorná-Polická [2012]).

59Grâce à l’étude de la circulation de 20 lexèmes recueillis à des périodes différentes dans les enquêtes de Marc Sourdot et dans les nôtres, calqués sur son modèle méthodologique, nous avons pu observer différents modèles d’évolution au cours des trente dernières années. Le type de recherche permet « d’approcher de plus près le phénomène de la diffusion » [Siouffi et al. 2012 : 221] mais ne permet en rien de faire des prévisions sur l’avenir. Ainsi, seule une nouvelle enquête menée dans quelques années pourra déterminer quels sont les lexèmes qui sont passés de mode et quels sont ceux qui ont connu une diffusion plus importante, vers le français familier voire standard.


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https://www.dictionnairedelazone.fr/


Notes


1 https://orthogrenoble.net/mots-nouveaux-dictionnaires/

2 https://www.dictionnairedelazone.fr/

3 https://fr.wikipedia.org/wiki/Bobologie

4 https://fr.wiktionary.org/wiki/chagasse

5 https://www.tf1.fr/tf1/secret-story/videos/l-interview-dar-dar-d-eddy-candidat-de-saison-7.html

6 Nous sommes conscientes que le mot « moderne » comporte une connotation vieillie, en particulier pour les jeunes. À l’avenir, dans les questionnaires, nous pourrons changer « moderne » et « assez moderne » par « très à la mode » et « plutôt à la mode ».


Pour citer ce document


Anne-Caroline Fiévet et Alena Podhorná-Polická, «La dynamique du français des jeunes : deux périodes à sept ans d’intervalle (1987-1994 et 2010-2017)», ELAD-SILDA [En ligne], n° HS 1 | NEOLEX, publié le : 01/05/2018, URL : http://revues.univ-lyon3.fr/elad-silda/index.php?id=298.

Auteur


A propos de l'auteur Anne-Caroline Fiévet

EHESS Paris : acfievet@gmail.com

A propos de l'auteur Alena Podhorná-Polická

Université Masaryk de Brno : podhorna@phil.muni.cz