ELAD-SILDA

Les néologismes anglais issus de l’emprunt : étude diachronique

Denis Jamet et Adeline Terry

Cet article se propose d’examiner la part de l’emprunt lexical en anglais d’un point de vue diachronique, sur deux périodes : une période dite « large », s’étendant de 1050 à 2000, par tranches de cinquante années, et une période dite « étroite », s’étendant de 1800 à 2000, par tranches de 10 années. Le choix du corpus de référence – l’Oxford English Dictionary – a été effectué car sont répertoriées les dates et les langues auxquels les emprunts ont été faits. Pour chacune des deux périodes, cinq études sont proposées : le nombre d’emprunts en anglais ; la part des emprunts dans les néologismes lexicaux en anglais ; la comparaison de la productivité des matrices interne et externe en anglais ; le pourcentage d’emprunts aux langues européennes en anglais ; et le pourcentage d’emprunts aux langues non européennes en anglais. Cet article tente de dégager les raisons pour lesquelles le nombre d’emprunts est en baisse constante en anglais, en prenant en compte les données chiffrées fournies par l’Oxford English Dictionary ainsi que des facteurs socio-linguistiques.

The aim of this article is to examine the proportion of lexical borrowing diachronically speaking, over two time periods: a “wide” time period, spanning from 1050 to 2000, with 50-year intervals, and a “narrow” time period, spanning from 1800 to 2000, with 10-year intervals. The Oxford English Dictionary has been selected as a corpus, as it enables users to retrieve the dates when and the languages from which the loanwords to English have been borrowed. For both periods, five studies are carried out: the number of loanwords in English; the proportion of loanwords in lexical neologisms in English; the comparison of the productivity between internal and external word-formation processes; the percentage of European language loanwords in English; and finally, the percentage of non-European language loanwords in English. This article aims to bring out the reasons why loanwords are constantly decreasing in English, by taking the data from the Oxford English Dictionary as well as sociolinguistic factors into account.

Introduction

1Pruvost et Sablayrolles [2003] établissent une typologie des procédés de création des néologismes et distinguent les matrices internes des matrices externes. Les matrices internes sont les procédés morpho-sémantiques, syntactico-sémantiques, morphologiques, ou sémantico-pragmatiques qui permettent la création de néologismes en utilisant les ressources propres à une langue. À l’inverse, l’emprunt est la seule matrice externe qui permet la création de néologismes dans une langue A en puisant dans les ressources lexicales d’une langue B. Dans le cadre d’une étude diachronique et comparative portant sur l’anglais, ce sont les néologismes issus de l’emprunt qui nous intéresseront tout particulièrement. En effet, des études préalables sur la productivité de la matrice externe que constitue l’emprunt révèlent des variations quantitatives plus ou moins importantes en fonction des périodes considérées, avec une diminution flagrante de la productivité de l’emprunt en anglais contemporain, comme le note Durkin [2006 : 26] :

Having worked on the OED’s etymologies of most of these words in one capacity or another, I have been struck by the differences between borrowing in contemporary English and at other points in the late modern period […].

2Dans un premier temps, nous reviendrons brièvement sur la notion d’emprunt en tant que matrice lexicogénique et son rapport à la néologie lexicale. Nous présenterons ensuite le corpus et la méthodologie que nous avons choisi d’adopter. La troisième partie consistera en une étude préalable qui permettra de dégager les tendances générales de la productivité de l’emprunt en anglais, de 1050 à 2000 (« période large ») : jusqu’en 1500, l’anglais emprunte de manière quasiment exclusive au latin, au français, et aux langues scandinaves ; depuis 1500, l’anglais emprunte également massivement à d’autres langues européennes, ou à des langues issues d’aires géographiques différentes1. La dernière partie de l’article se concentrera plus précisément sur les deux derniers siècles (de 1800 à 2000, « période étroite »), période relativement peu étudiée en ce qui concerne la productivité de l’emprunt dans la néologie lexicale. Nous tenterons d’apporter quelques éléments de réponse aux questions suivantes : quel est le pourcentage d’emprunts parmi les néologismes répertoriés par l’Oxford English Dictionary entre 1800 et 2000 ? Ce pourcentage diminuant de façon conséquente sur cette période, il s’agira de dégager les raisons pour lesquelles l’emprunt est de moins en moins productif en anglais, alors que la mondialisation et les échanges ne cessent d’augmenter. Comme l’indique Durkin [2006 : 26] dans une étude qu’il a réalisée sur les emprunts en anglais commençant par les lettres M, N, O, et P sur trois périodes, ces derniers diminuent de manière constante :

I have extracted all loanwords currently found in the third edition of the OED for three quarter centuries: 1775-1799, 1875-1899, and 1975-1999. As will be seen, the proportion of loanwords to the total of new words in the late twentieth century is far lower than in the two earlier sample periods.

3Durkin [2006 : 28] précise :

The drop in the proportion of the new words in each period that are loanwords is thus in fact quite dramatic: 32 % in the late 18th cent., 21 % in the late 19th cent., but only 9 % in the late 20th cent.

4La question à laquelle cet article tentera de répondre sera alors la suivante : comment expliquer que l’anglais a de moins en moins recours à la matrice externe que constitue l’emprunt, et utilise davantage les matrices internes, propres à l’anglais ?

1. L’emprunt : considérations théoriques

5Toute langue évolue, et innove lexicalement, sous peine de disparaître. Pruvost et Sablayrolles [2016 (2003) : 53‑56] dégagent quatre grands cas de néologie lexicale et/ou sémantique et/ou morphologique :

  1. Nouvelle forme et nouveau sens ;

  2. Un nouveau sens pour une forme existante ;

  3. Une forme nouvelle pour un sens ancien ;

  4. Réintroduction de formes.

6Dans la mesure où nous avons décidé de nous concentrer sur l’emprunt en tant que procédé néologique, il convient de préciser que nous n’avons ainsi étudié que les cas de néologie lexicale aux dépens de la néologie sémantique et/ou morphologique ; c’est également le choix qui a été effectué par Durkin [2014 : 3] dans son ouvrage de quelque 500 pages intitulé Borrowed Words. A History of Loanwords in English :

Words have both a form and a meaning. Either component can be borrowed. This book looks in particular at those cases where both the form and (at least some aspect of) the meaning of a word from another language have been borrowed into English. These are conventionally called loanwords.

7L’emprunt (borrowing en anglais) est l’une des douze matrices lexicogéniques mises au jour par Tournier [2004] pour rendre compte de la création lexicale. Même si les divers lexicologues ne s’accordent pas forcément sur le nombre de matrices lexicales – que l’on nomme également « procédés de création lexicale » – nous partirons de la typologie proposée par Tournier dans le sens où l’emprunt fait figure d’exception par rapport aux autres matrices :

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Figure 1. Les matrices lexicogéniques [Tournier 2004 : 27]

8L’emprunt est, à l’inverse des autres matrices, une matrice externe à la langue emprunteuse, c’est-à-dire que l’emprunt va puiser dans le stock lexical d’une langue étrangère (ce que Tournier nomme le « xénolexique ») afin d’augmenter le lexique de la langue emprunteuse. Il existe diverses définitions pour le terme « emprunt », mais le cadre contraint de cet article ne nous permet pas de développer les diverses acceptions. Nous considérons que l’emprunt (voir Tournier [2004 : 169‑177]) est un processus qui consiste en l’incorporation totale d’un terme d’une langue source dans une langue cible. Ce terme d’« incorporation totale » signifie que le terme emprunté obéit aux règles morphologiques, phonologiques et syntaxiques de la langue emprunteuse, même si nous sommes conscients que lors du phénomène d’emprunt, ce n’est pas toujours le sens du terme dans la langue originelle qui est conservé dans la langue emprunteuse, comme le confirment les fréquents phénomènes de généralisation ou spécialisation sémantique ; nous n’aborderons donc pas ces aspects dans le cadre de cet article. Nous estimons qu’une fois intégré dans la langue cible, un néologisme est dit « emprunté » quand sa fréquence d’usage est telle qu’il est répertorié dans les dictionnaires de langue, même s’il existe une pluralité de critères pour définir ce que recouvre l’emprunt, tout comme il existe une pluralité de critères pour définir les néologismes en général. Le fait qu’un terme soit répertorié dans un dictionnaire, tel l’Oxford English Dictionary, sera pour nous signe que ce terme est un « néologisme lexicalisé issu de l’emprunt ».

9Si l’emprunt a toujours été une matrice lexicogénique productive pour la néologie lexicale, il faut reconnaître que la productivité peut varier selon divers critères : une langue donnée va plus ou moins emprunter ou être empruntée selon des critères temporels, géographiques, historiques, sociaux, culturels, etc. Les néologismes issus de l’emprunt – et plus particulièrement les champs sémantiques dans lesquels ils sont inclus – sont en cela révélateurs de la société, de son évolution, de son développement, comme le rappelle Durkin [2014 : 428] :

Loanwords have a key role in the development of the lexicon, whether they offer ways of expressing new concepts, or new ways of expressing existing concepts.

10Avant de déterminer à quelles langues ou groupes de langues issues d’une même aire géographique l’anglais a emprunté tout au long de son histoire, nous allons présenter le corpus choisi et la méthodologie adoptée.

2. Corpus et méthodologie

2.1. Choix du corpus

11Nous avons décidé de fonder notre étude sur l’Oxford English Dictionary, tout d’abord car il représente un dictionnaire de référence pour la langue anglaise, mais également car la version en ligne est, à notre connaissance, la seule ressource qui permet de consulter par année, ou par tranches d’années, les mots qui ont été répertoriés par les lexicographes de l’OED. L’OED présente également un autre intérêt : contrairement au Merriam Webster Dictionary, par exemple, qui ne répertorie que les termes en anglais américain, l’OED répertorie plusieurs variétés dialectales de l’anglais (anglais canadien, anglais néo-zélandais, anglais australien, etc.)2. Il est ainsi possible d’effectuer des recherches sur l’anglais parlé dans des zones géographiques larges (comme l’Amérique du Nord ou le Pacifique par exemple), dans des pays anglophones spécifiques (les États-Unis, l’Inde, l’Irlande, la Nouvelle Zélande, etc.) ; pour chacun des pays, les recherches peuvent être affinées à des zones bien plus restreintes, qui ont un dialecte particulier (l’anglais écossais est ainsi divisé en quatre zones géographiques : Shetland, Orkney, Northern Scotland, et Southern Scotland), etc. L’OED permet ainsi des recherches critériées, que ce soit au niveau macro-géographique ou micro-géographique. Il est ainsi possible d’effectuer des études diatopiques et diachroniques par le biais de l’OED.

12Nous avons, dans le cadre de cet article, opté pour une recherche large – sans sélectionner de zones géographiques particulières – afin d’avoir une vision d’ensemble. Il serait très certainement intéressant de procéder à des micro-analyses comparatives sur des dialectes particuliers, mais ceci pourra être réalisé dans le cadre d’autres articles. L’OED permet une approche multicritériée, car il peut être interrogé en prenant en compte plusieurs critères :

  • subject (qui correspond aux champs sémantiques, par exemple Manufacturing and industry, Philosophy, Birds, etc.) ;

  • language of origin (qui correspond aux familles de langues – ou plutôt dans notre cas aux aires géographiques où ces langues sont parlées – voire aux langues précises) ;

  • regions (qui correspond aux zones macro-géographiques, pays, et zones micro-géographiques de langue anglaise, comme l’illustre la Figure 2 – voir annexe 1 pour le détail des regions) ;

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Figure 2. Recherche par variétés d’anglais

  • usage (slang, colloquial, euphemistic, archaic, humorous, etc.) ;

  • date of entry (qui correspond à l’année d’entrée dans l’OED) ;

  • part of speech (qui correspond à la nature grammaticale d’un terme : noun, verb, adjective, etc.) ;

  • restrict to entry letter or range (qui permet de rechercher des termes qui commencent ou se terminent par une ou plusieurs lettres spécifiques).

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Figure 3. Recherches avancées dans l’OED

13Après avoir présenté les fonctionnalités de recherche que comporte l’OED en ligne, nous allons exposer la méthodologie adoptée dans le cadre de cette étude.

2.2. Méthodologie pour les deux études du corpus

14Partant du constat, rappelé dans l’introduction, que la proportion de néologismes issus de l’emprunt varie selon les périodes considérées, nous avons ainsi décidé d’effectuer deux études sur notre corpus, afin de cerner les moments clés où il nous semblait que les changements sociétaux avaient en effet un impact sur la langue censée décrire cette société. Nous avons alors effectué des recherches afin de dégager les périodes auxquelles l’anglais empruntait le plus, à quel type de langue, et pour quelles raisons.

15Pour la première étude concernant la période « large » (3.1.), le corpus a été composé des listes des mots ajoutés à l’Oxford English Dictionary sur des périodes de cinquante années, à savoir : 1050-1100, 1100-1150, 1150-1200, 1200-1250, 1250-1300, 1300-1350, 1350-1400, 1400-1450, 1450-1500, 1500-1550, 1550-1600, 1600-1650, 1650-1700, 1700-1750, 1750-1800, 1800-1850, 1850-1900, 1900-1950 et 1950-2000, afin de mettre au jour des tendances générales. Le choix de prendre comme année de départ 1050 a été motivé par des considérations historiques, à savoir le début du règne de Guillaume le Conquérant avec la conquête normande de l’Angleterre en 1066, et le manque de disponibilité des données relatives aux périodes antérieures ; il conviendra donc d’être prudent quant aux résultats des études sur cette période, comme le signale Durkin [2002 : 72]3 :

The dates provided by historical dictionaries are the best that have been arrived at after a process of research (in the cases of both the first edition of the OED and OED3, two of the biggest research projects that have ever been undertaken in the humanities); however, as comparison of the dating of words in OED2 and OED3 shows, the dates given will often be susceptible to substantial revision when further systematic research is undertaken. Caution is therefore advisable when making use of such data for statistical purposes, combined if possible with an awareness of what data is available to the historical lexicographer for each period.

16Pour la deuxième étude (3.2.) concernant la période « étroite », les XIXe et XXe siècles ont été, quant à eux, divisés en décennies, afin d’étudier les changements de façon plus précise sur cette dernière période propice à de nombreux changements, aussi bien politiques que sociaux, technologiques, médicaux, etc. ; les périodes suivantes ont donc été plus spécifiquement étudiées : 1900-1909, 1910-1919, 1920-1929, 1930-1939, 1940-1949, 1950-1959, 1960-1969, 1970-1979, 1980-1989 et 1990-1999. Pour les deux études, nous avons décidé de nous arrêter à la fin du XXe siècle, car, comme l’indique Durkin [2006 : 26‑27] dans son étude antérieure :

Why start at 1975 and stop at 1999, if the focus is to be on the truly contemporary? The OED normally tries to document only words which have achieved a certain chronological span, and it also takes some time for draft entries for new words to reach publication, hence my cut-off date 1999 is about as late as one would comfortably want to push things.
[…] In addition, one of our drafting criteria is that words will usually show a certain span of currency, ideally of ten years or more, before being added to the dictionary (although there are exceptions).

17Rappelons que Durkin4, l’éditeur en chef de l’Oxford English Dictionary, et spécialiste reconnu d’étymologie, se concentre dans son ouvrage essentiellement sur les emprunts aux langues scandinaves, au français, et au latin jusqu’en 1500, ainsi que sur les langues auxquelles l’anglais emprunte le plus depuis 1500, à savoir le néerlandais, l’allemand et le yiddish, l’espagnol et le portugais, l’italien, le grec, le russe, le français, l’arabe, l’hébreu, les langues d’Asie du sud, le malais, le chinois, le maori, et le japonais. Nos deux études adoptent un point de vue différent en ce qu’elles ne se concentrent pas sur les langues spécifiques qui sont connues pour être une source importante d’emprunts en anglais, comme le français par exemple, mais sur des aires géographiques où sont parlées ces langues, qui sont représentées dans la Figure 4 :

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Figure 4. Carte des aires géographiques regroupant les mêmes types de langues

18Les aires géographiques regroupant les mêmes types de langues se divisent de la façon suivante :

  • langues afro-asiatiques ou chamito-sémitiques : ce sont les langues parlées au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, au Sahara et dans la corne de l’Afrique ;

  • langues d’Asie centrale et d’Asie de l’est : ce sont les langues parlées de la Turquie (langues altaïques) à la Chine et au Japon (langues sino-tibétaines et austro-asiatiques). Les langues indiennes sont dans une famille différente ;

  • langues aborigènes d’Australie : ce sont les langues originaires d’Australie et des îles alentours, exception faite de la Tasmanie ;

  • langues européennes : elles regroupent les langues celtes, slaves, germaniques, baltes, ouraliennes, caucasiennes du sud, et romanes (ainsi que des dialectes comme le basque, etc.) ;

  • langues africaines : il s’agit des langues parlées en Afrique noire ; on exclut les langues afro-asiatiques, celles qui sont parlées en Afrique du Nord et dans la corne de l’Afrique (bien qu’il y ait, bien évidemment, des superpositions…). C’est l’aire géographique dans laquelle on compte le plus grand nombre de langues ;

  • créoles et pidgins : les créoles sont des langues parlées dans les Caraïbes et en Afrique dans les colonies et ex-colonies. Les pidgins sont les langues qui ne sont pas maternelles et qui sont créées lorsque deux locuteurs de langues différentes essaient de communiquer ; les créoles sont des pidgins qui se sont figés car ils étaient partagés par de grandes communautés dans les colonies. Ils n’apparaissent pas sur la carte car ils sont disséminés dans d’autres pays, mais apparaissent notamment aux Antilles, en Guyane, en Louisiane, et dans l’océan Indien ;

  • langues austronésiennes : elles sont parlées à Madagascar, en Asie du Sud-Est, et dans le Pacifique. C’est la seconde plus grande aire géographique en termes de nombres de langues, et ces langues austronésiennes regroupent elles-mêmes plusieurs familles de langues qui ne sont pas nécessairement liées ;

  • langues amérindes ou amérindiennes : elles regroupent les langues amérindiennes à l’exception des langues eskimo-aléoutes. La séparation entre les deux types reste contestée ;

  • langues du subcontinent indien : elles sont parlées en Inde, au Pakistan, au Bangladesh, au Bhoutan, au Sri Lanka, et au Népal ;

  • langues eskimo-aléoutes : elles sont parlées dans l’extrême nord du continent américain (au Nord de l’Alaska, du Canada, et au Groenland).

19La deuxième étude ajoute, quant à elle, une dimension plus contemporaine, en ce qu’elle se concentre sur les deux derniers siècles.

20Nous avons ainsi effectué des recherches via le Timeline (discover when words entered the English language) dans l’OED en procédant de la sorte (voir Figure 3) : nous avons tout d’abord sélectionné entries (et non senses) car notre objet d’étude est la néologie lexicale, et non la néologie sémantique. Nous n’avons sélectionné ni de champs sémantiques particuliers (Subject : null), ni de variétés d’anglais (Region : null), ni d’emplois particuliers (Usage : null), ni de natures grammaticales (Part of speech : All), et n’avons pas restreint notre recherche aux termes commençant ou se terminant par des lettres précises (Restrict to entry letter or range : null). En revanche, pour chaque période de 50 années, puis de 10 années considérées, nous avons recherché les néologismes en fonction de l’aire géographique regroupant les mêmes types de langues dont ils sont issus (Languages of origin :

  • Middle Eastern and Afro-Asiatic languages

  • Other sources

  • Central and Eastern Asian languages

  • Australian Aboriginal

  • European languages

  • African languages

  • Creoles and pidgins

  • Austronesian

  • Native American languages

  • Indian subcontinent languages

  • Eskimo-Aleut

  • English).

21Avant d’effectuer nos recherches, nous avons émis les postulats suivants :

  • de 1050 jusqu’à environ 1500, beaucoup d’emprunts ont dû être faits aux langues européennes, comme des études antérieures ont démontré qu’en raison de la conquête normande de l’Angleterre, un nombre important de termes ont été empruntés au français et au latin ;

  • on s’attend à ce que les emprunts aux langues amérindiennes apparaissent au XVIIe et au début du XVIIIe siècle, dates de la première colonisation des Amériques ;

  • de même, on s’attend à ce que les emprunts aux langues du subcontinent indien, aux langues austronésiennes et aborigènes d’Australie apparaissent à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, dates de la deuxième colonisation ;

  • les emprunts aux langues non européennes ont probablement augmenté au XIXe siècle, période qui marque l’apogée de l’Empire britannique, et donc une multiplication des échanges ;

  • finalement, on s’attend à une proportion significative d’emprunts aux langues des pays qui ont connu la colonisation britannique au XXe siècle, à cause des migrations suite à la décolonisation et aux contacts des langues dans les anciennes colonies où l’anglais est aujourd’hui une des langues parlées.

3. Résultats de l’analyse du corpus

22Nous avons tout d’abord rentré les données chiffrées relatives à nos différentes périodes, aires géographiques regroupant les mêmes types de langues, etc. dans plusieurs tableaux Excel (voir Figure 5 pour un échantillon représentatif).

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Figure 5. Exemple de tableau Excel avec données chiffrées

23Dans ce tableau particulier, on voit les aires géographiques regroupant les mêmes types de langues dans la colonne de gauche, et les périodes sur la ligne supérieure. Chaque colonne temporelle comprend le nombre d’emprunts pour chaque aire géographique regroupant les mêmes types de langues, ainsi que le nombre de néologismes issus des matrices internes à l’anglais (« English »). Ces données nous ont permis, pour chaque période, de calculer le nombre total de néologismes sur ladite période (« All languages with English ») et le nombre total d’emprunts (« All languages without English »). Par la suite, nous avons établi les pourcentages d’emprunts parmi les néologismes, ainsi que les pourcentages relatifs à chaque aire géographique regroupant les mêmes types de langues au sein des emprunts. Grâce à ces fichiers Excel, nous avons pu reporter les données dans de nouveaux tableaux, ce qui nous a permis de créer les graphiques qui illustreront les résultats de nos études, et nous permettront de valider ou invalider les hypothèses susmentionnées.

3.1. Tendances générales sur la période « large » : 1050-2000

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Figure 6. Nombres d’emprunts en anglais (1050-2000)

24On remarque deux périodes particulièrement productives pour l’emprunt : 1550-1700 (Early Modern English), avec essentiellement des emprunts au latin et au français, et 1800-1900. En ce qui concerne la première période, l’invention de l’imprimerie explique que l’on commence à avoir une augmentation des publications en langue anglaise, et donc davantage de traces écrites en anglais, ce qui permet de répertorier les emprunts. La seconde période particulièrement productive, 1800-1900, est une période marquée par la colonisation britannique ; cela explique que l’anglais a emprunté de nombreux termes aux langues des pays colonisés.

25En revanche, on constate une baisse flagrante des emprunts entre 1700 et 1800, et une baisse encore plus radicale après 1900. Le monde anglophone s’élargit, ce dont témoignent plusieurs événements historiques5, ce qui explique en partie la chute des emprunts à d’autres langues, face à l’anglais qui commence à s’imposer officiellement comme langue de référence ; les pays anglophones empruntent alors moins aux autres langues, à mesure que l’anglais impose sa souveraineté. À partir de 1900, la deuxième période, l’anglais s’impose comme la langue des échanges, du commerce, et la décolonisation semble avoir pour conséquence inattendue de freiner radicalement les emprunts aux langues des ex-pays colonisés.

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Figure 7. Part des emprunts dans les néologismes lexicaux en anglais (1050-2000)

26Le graphique ci-dessus représente la part des emprunts dans la néologie lexicale ; on note une corrélation entre le nombre de néologismes et le nombre d’emprunts, bien qu’il existe des variations selon les périodes. Cependant, plus il y a de néologismes, plus la part d’emprunts semble importante. Or, rappelons que cette matrice externe ne représente qu’une matrice sur les douze existantes (voir Tournier [2004]) ; ceci semble indiquer que l’emprunt est une matrice particulièrement productive qui participe activement à la néologie lexicale, et qui est ainsi représentative de la bonne vitalité néologique d’une langue – dans le cadre de cette étude, l’anglais.

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Figure 8. Comparaison de la productivité des matrices externes et internes en anglais (1050-2000)

27Cette comparaison de la productivité des matrices internes et de la matrice externe qu’est l’emprunt semble indiquer qu’il n’y a pas forcément corrélation entre le nombre d’emprunts et le pourcentage d’emprunts parmi les néologismes ; sur la période 1300-1350, il y a presque 50 % des néologismes qui sont issus de l’emprunt, ce qui correspond à 2332 emprunts. En revanche, sur la période 1850-1900, on compte 13078 emprunts – soit entre cinq et six fois plus – mais ces derniers ne représentent que 32 % des néologismes. Ainsi, l’étude de l’emprunt en diachronie doit absolument prendre en compte le nombre d’emprunts et le pourcentage d’emprunts parmi les néologismes. Finalement, on note de nouveau que l’emprunt est une matrice de moins en moins productive en anglais, tant au niveau du nombre qu’au niveau des pourcentages.

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Figure 9. Pourcentages d’emprunts aux langues européennes en anglais (1050-2000)

28Le pourcentage d’emprunts aux langues européennes en anglais reste relativement stable sur toute la période 1050-2000. Comme on pouvait s’y attendre, les emprunts se font uniquement aux langues européennes jusqu’à ce que d’autres continents soient découverts. On note néanmoins une chute à partir de 1900, qui s’accélère à partir de 1950 ; les langues européennes restent toutefois les langues sources auxquelles l’anglais emprunte majoritairement. Ceci peut s’expliquer par la proximité géographique et culturelle : l’anglais est uniquement britannique avant la colonisation, et il n’emprunte donc qu’aux langues européennes. Lorsque d’autres continents sont découverts, l’anglais emprunte aux langues de ces derniers. Puis, avec la colonisation, d’autres types d’anglais se développent sur des continents différents : ce sont peut-être ces variétés d’anglais qui, à l’origine, empruntent moins aux langues européennes, et davantage aux langues des pays qui en sont proches géographiquement (et culturellement). On peut également noter le rôle de la mondialisation qui entraîne de plus en plus d’échanges avec d’autres continents (autres qu’européens), et ainsi des contacts de langues plus importants, et des emprunts à d’autres langues appartenant aux mêmes aires géographiques. À l’inverse, l’anglais, de par son rôle assez récent de lingua franca, est emprunté beaucoup plus facilement par d’autres langues ; on pourra rapprocher ceci du rôle de l’alternance codique (code-switching) dans ce processus de mondialisation des échanges culturels et linguistiques.

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Figure 10. Pourcentages d’emprunts aux langues non européennes en anglais par aires géographiques regroupant les mêmes types de langues (1050-2000)

29La tendance s’inverse pour les néologismes issus de l’emprunt aux langues non européennes : globalement, on note une faible quantité d’emprunts aux langues d’origine des pays qui ont été colonisés et où l’anglais est aujourd’hui la langue officielle ou la langue parlée majoritairement (Native American, Australian Aboriginal, etc.). On peut établir un parallèle entre ces langues et les langues celtes ; Durkin [2014 : 425] explique ces tendances en invoquant le dédain de l’anglais pour les langues et les cultures qui apparaissent comme minoritaires à un moment donné :

Sadly, we cannot escape the sobering conclusion that this is largely a result of the relatively low esteem in which speakers of Celtic languages have generally been held by speakers of English over many centuries.

30La colonisation de l’Inde explique l’augmentation du nombre d’emprunts aux langues du sous-continent indien à partir de 1750. Plus récemment, l’augmentation significative du nombre d’emprunts aux langues d’Asie centrale et orientale au sens large semble s’expliquer par la colonisation britannique durant la période 1800-1900 (Singapour, Hong Kong, etc.).

31Enfin, certaines irrégularités ne présentent pas de cause évidente, raison pour laquelle nous souhaitons nous pencher plus en détail sur la période 1800-2000.

3.2. Zoom sur la période étroite : 1800-2000

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Figure 11. Nombres d’emprunts en anglais (1800-2000)

32La différence entre le XIXe siècle et le XXe siècle est frappante : il y a un effondrement drastique du nombre d’emprunts en anglais à partir du début du XXe siècle, même si l’on peut noter une très légère remontée du nombre d’emprunts entre 1940 et 1970. Ceci est certainement une conséquence de la Seconde Guerre mondiale, où les contacts entre langues se sont multipliés et ont ainsi généré des néologismes issus de l’emprunt, essentiellement dans des domaines comme la politique, l’armement, etc. Une courte analyse statistique confirme cette tendance : les néologismes issus de l’emprunt relatifs au domaine militaire représentent 1,35 % des emprunts entre 1840 et 1870, alors que ce chiffre s’élève à 2,9 % entre 1940 et 1970, ce qui peut être considéré comme une hausse significative. Il importe de déterminer à quelles langues l’anglais emprunte majoritairement à cette époque. Le début du XXe siècle marque le début de la décolonisation, et par conséquent, une diminution des contacts avec les autres peuples, ce qui peut expliquer le repli des locuteurs anglophones et la baisse du nombre de néologismes issus de l’emprunt. De surcroit, comme l’anglais s’impose comme langue globale, son prestige augmente et il emprunte moins aux autres langues. Afin de confirmer ces hypothèses, il conviendrait de comparer ces données chiffrées avec celles des termes issus de l’anglais empruntés par les autres langues.

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Figure 12. Part des emprunts dans les néologismes lexicaux en anglais (1800-2000)

33La tendance générale amorcée sur la période « large » (1050-2000) semble se confirmer, et la part des emprunts dans les néologismes en anglais semble être de plus en plus faible, avec, une fois encore, l’exception de la période 1940-1970, qui englobe la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre. Si le pourcentage des néologismes issus de l’emprunt diminue drastiquement, le nombre total de néologismes diminue quant à lui de plus de la moitié. Une hypothèse permettrait d’expliquer cette chute : la néologie sémantique gagne en productivité aux dépens de la néologie lexicale. Nous avons vérifié cette hypothèse sur les périodes 1830-1850, 1880-1900, 1930-1950 et 1980-2000, et avons constaté que les chiffres restaient quasiment similaires en ce qui concerne la proportion des néologismes lexicaux et des néologismes sémantiques (la part des néologismes sémantiques varie entre 76 % et 79 %, ce qui n’est nullement significatif). À ce jour, nous n’avons pas d’explication fiable à proposer, si ce n’est d’émettre l’hypothèse que l’OED met un certain temps à répertorier les néologismes, et que les néologismes du XXe siècle sont peut-être nombreux en discours mais n’ont pas été (encore) lexicalisés et ne le seront pas.

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Figure 13. Comparaison de la productivité des matrices externes et internes en anglais (1800-2000)

34La corrélation entre le nombre d’emprunts et le pourcentage d’emprunts semble être beaucoup plus cohérente sur la période « étroite » 1800-2000 que sur la période « large » 1050-2000. La question principale qui demeure est la suivante : pourquoi l’emprunt devient‑il si peu productif en anglais au XXe siècle, même si cette tendance générale avait déjà débuté plus tôt, comme le note Durkin [2006 : 32] ?

If we look across all three periods, it can be seen very clearly that there is a very steep decline in the number of loanwords in the twentieth century, while the number of new formations within English stays much more stable: 29 English formations, to set against at best two loanwords.

35Durkin remarque par ailleurs qu’il y a de plus en plus d’emprunts qui n’existent que dans un seul type d’anglais. Cela semble indiquer que l’anglais général emprunte de moins en moins ; s’il emprunte, c’est en partie pour combler un vide linguistique dans une région précise du monde anglophone. Les termes empruntés ne font ainsi plus partie du vocabulaire général et commun à tous les types d’anglais. Ceci est confirmé par l’étude de Durkin [2006 : 33] sur les néologismes scientifiques : il y a une augmentation des emprunts au XIXe siècle (essentiellement au latin, au français, et à l’allemand), et une baisse importante au XXe siècle, où les néologismes scientifiques sont essentiellement anglais, à l’exception de certains, forgés sur des bases latines. La même tendance générale peut être notée pour les néologismes musicaux. Ces analyses chiffrées rejoignent les conclusions générales de Durkin, qui peuvent être résumées ainsi :

  • il y a une baisse significative de l’emprunt au XXe siècle6, et encore plus en ce qui concerne l’emprunt pour les termes scientifiques, ce qui n’est guère surprenant dans le sens où l’anglais est devenu la langue de la science ;

  • les termes empruntés sont de moins en moins des termes de la langue générale ; autrement dit, les emprunts au XXe siècle sont de plus en plus à distribution restreinte, c’est-à-dire confinés à un type d’anglais (un technolecte par exemple), et les contacts – à savoir ici les emprunts – entre ces diverses variétés d’anglais sont assez peu fréquents. Paradoxalement, malgré l’accroissement de la mondialisation, il semble y avoir une sorte d’« isolement » des variétés d’anglais qui ne s’empruntent même plus entre elles7.

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Figure 14. Pourcentages d’emprunts aux langues européennes en anglais (1800-2000)

36Le pourcentage d’emprunts aux langues européennes reste relativement stable au XIXe siècle, mais comme pour la tendance générale, il y a une baisse significative et constante au XXe siècle (on passe de 85,9 % sur la période 1900-1909 à 60,61 % sur la période 1990-1999), l’anglais empruntant à des langues non européennes. L’étude de Durkin [2006 : 29] concernant les langues européennes auxquelles l’anglais va le plus majoritairement emprunter confirme cette analyse sur les aires géographiques regroupant les mêmes types de langues :

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Figure 15. Tableau de Durkin [2006 : 29] représentant les dix langues sources les plus productives pour l’emprunt en anglais en fonction de la période

371775-1799 : les langues européennes les plus représentées sont le français, le latin, et l’allemand (pour un total de 68 %) ;
1875-1899 : les langues européennes les plus représentées sont le latin, l’allemand, le français, et l’italien (pour un total de 78 %) ;
1975-1999 : les langues européennes les plus représentées sont le latin, le français, l’espagnol, et l’allemand (pour un total de 53,5 %).

38Il importe de noter que les emprunts au latin, considéré comme une langue « morte », sont particulièrement productifs, même à la fin du XXe. De plus, depuis la 3e édition de l’OED, les mots d’origine latine ne sont plus considérés comme des emprunts au latin, mais comme des créations lexicales d’origine anglaise, comme le rappelle Durkin [2006 : 30] :

In the third edition of the OED we take a different (and radically simpler) approach. We regard a word as being formed within the language in which it first appears, failing positive evidence to the contrary. Hence words formed from neoclassical word-forming elements within English are regarded as English, and likewise for French, German, etc.

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Figure 16. Pourcentages d’emprunts aux langues non européennes en anglais par famille de langues (1800‑2000)

39En ce qui concerne le pourcentage d’emprunts aux langues non européennes sur la période « étroite » 1800-2000, un constat assez similaire à celui établi sur la période « large » 1050-2000 peut être fait. Les deux groupes de langues issus des mêmes aires géographiques qui sont le plus productifs en ce qui concerne l’emprunt – toutes proportions gardées – sont les langues d’Asie centrale et orientale, et les langues du continent indien. On remarque également une baisse des emprunts aux langues africaines au cours des trente dernières années. Le japonais est emblématique de la productivité des langues asiatiques. Reprenons les données de Durkin [2006] (Figure 15) : il n’y a aucun emprunt significatif au japonais sur la période 1775-1799 ; en revanche, on en trouve 26 sur la période 1875-1899 et 7 sur la période 1975-1999. Même si le nombre d’emprunts au japonais diminue sur les deux dernières périodes (de 26 à 7), le pourcentage augmente pourtant (de 3 % à 8,5 %). Ceci s’explique par le fait que la culture japonaise attire l’occident depuis la fin du XIXe siècle et que les Nippo-Américains représentent la troisième plus grande communauté asiatique aux États-Unis ; cependant, Durkin [2006] note que les termes empruntés au japonais demeurent assez marginaux en anglais général, car ils sont restreints à des domaines de spécialité. C’est d’ailleurs une des conclusions de Durkin, qui note que les néologismes issus de l’emprunt pour l’anglais général étaient plus fréquents au XVIIIe qu’au XXe siècle, et comptaient des néologismes scientifiques, référant à la nourriture, et à la vie quotidienne :

The eighteenth-century total of loanwords shows by far the greatest percentage of words which have become familiar items in the vocabulary of modern English: 10 %, compared to 3.5 % in the nineteenth-century sample and 2.5 % in the twentieth-century sample.

Conclusions et perspectives

40Cette étude non exhaustive aura permis de confirmer certaines hypothèses mentionnées précédemment (en 2.2.), mais également d’en invalider d’autres. On constate un certain paradoxe : dans une période de mondialisation croissante, comment expliquer le fait que l’anglais emprunte de moins en moins aux autres langues ? Depuis la fin de la période coloniale, on assiste à l’émergence d’autres grandes puissances (à l’instar de la Chine, de l’Inde, du Brésil, etc.), mais il n’y a toutefois pas vraiment d’emprunts anglais aux langues de ces pays. Serait-ce dû à une sorte de protectionnisme « linguistique » de la part des Anglo-saxons ? Au fait qu’il n’y a finalement que peu de contacts entre les langues, même s’il y a des contacts entre les peuples, l’anglais demeurant la lingua franca ? Au fait que les anglophones ont emprunté massivement aux langues des pays dans lesquels ils émigraient, notamment pendant les périodes de colonisation, alors qu’ils empruntent moins aux langues des émigrés s’installant dans les pays anglophones ?

41Nos hypothèses ont donc été globalement validées, mais nos études ont mis au jour certains résultats que nous n’avions pas anticipés et pour lesquels nous ne pouvons pas fournir d’explication probante pour l’instant ; un travail poussé sur l’histoire et la civilisation des différents pays concernés nous permettrait probablement de répondre à certaines questions, telle la forte progression des emprunts aux langues asiatiques et indiennes au sens large. Par ailleurs, si nous avons proposé quelques pistes de réflexion qui permettent d’expliquer en partie la baisse du nombre d'emprunts en anglais au XXe siècle, la baisse flagrante du nombre de néologismes lexicaux au XXe siècle demeure à ce jour plus difficile à justifier, si ce n’est que, dès qu’une langue devient dominante, il y a systématiquement une baisse des emprunts par cette langue, de par la position dominante qu’elle acquiert8. L’évolution des néologismes issus de l’emprunt, ou des néologismes en général, ne tient pas à une seule cause, et il convient ainsi de prendre en compte plusieurs facteurs.

42Plusieurs questions restent sans réponse et pourraient être traitées lors de recherches futures :

  • est-il possible de dégager des régularités et irrégularités en ce qui concerne les champs sémantiques auxquels appartiennent les mots empruntés en fonction des périodes ?

  • les mêmes tendances générales peuvent-elles être dégagées pour d’autres langues que l’anglais, ou ces dernières empruntent-elles de manière plus massive à l’anglais qui s’est établi comme la nouvelle lingua franca ?

  • il semble également que les néologismes issus de l’emprunt en anglais contemporain appartiennent essentiellement à des domaines de spécialité, même si le nombre et le pourcentage d’emprunts chutent drastiquement au XXe siècle, notamment dans les domaines techniques et scientifiques. Il y a donc de moins en moins de néologismes issus de l’emprunt en anglais général, et Durkin [2006 : 40] note que ce sont des « slow burners », c’est-à-dire qu’ils mettent plus de temps que les autres néologismes pour se lexicaliser. Nous avons noté que l’anglais est devenu la langue de la science par excellence, et pourtant, elle emprunte majoritairement aux autres langues dans ce domaine ;

  • finalement, de plus en plus de néologismes issus de l’emprunt semblent être créés dans des variétés d’anglais différentes, d’où le conseil de Durkin [2006 : 40] d’analyser aussi bien le type d’anglais (général, spécialisé, etc.) que la variété d’anglais qui vont donner naissance aux néologismes issus de l’emprunt :

Different specialist vocabularies will show different specific trends in borrowing, and likewise different world varieties of English will show their own distinctive trends and tendencies. All of these factors need to be taken into account in order to obtain a properly rounded picture.

43La question primordiale de cette étude demeure la suivante : la productivité de l’emprunt va-t-elle continuer à diminuer ? Si oui, jusqu’à quel point ? L’anglais peut-il demeurer la langue de référence sans emprunter à aucune autre langue ?


Bibliographie


Ouvrages et articles

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Corpus

The Oxford English Dictionary: http://www.oed.com/

The World Loanword Database (WOLD): http://wold.clld.org/

Online Etymology Dictionary: http://www.etymonline.com/


Annexes


ANNEXE 1
Détails des régions de langue anglaise

  • Caribbean

    • Jamaica

  • India

  • North America

    • United States

      • Western United States

      • Southern United States

      • African-American

      • United States Midland

      • Eastern United States

      • Northern United States

    • Hawaii

    • Canada

  • Australasia

    • Australia

    • New Zealand

  • Britain and Ireland

    • Ireland

      • Northern Ireland

    • Britain

      • England

        • Southern England

          • London

          • South-East England

          • South-West England

        • English Midlands

        • Northern England

          • Yorkshire

          • North-West England

          • North-East England

        • Eastern England

      • Isle of Man

      • Wales

      • Scotland

        • Shetland

        • Orkney

        • Northern Scotland

        • Southern Scotland

  • South-East Asia

  • Africa

    • East Africa

    • South Africain

    • West Africain


Notes


1 Nous avons consciemment opté pour le terme « langues issues des mêmes aires géographiques » plutôt que le terme consacré « familles de langues », car la classification par types de langues est sujette à controverses, et que la classification géographique est plus pertinente dès lors qu’il s’agit d’étudier le phénomène de l’emprunt. Par ailleurs, c’est la classification retenue par l’OED, qui nous a servi de corpus dans le cadre de cet article.

2 On pourra se reporter aux dictionnaires existants publiés par Oxford University Press, comme Oxford Dictionary of American English (anglais américain), The Canadian Oxford Dictionary (anglais canadien), The New Zealand Oxford Dictionary (anglais néo-zélandais), The Australian Oxford English (anglais australien), etc. On notera qu’il n’existe aucun dictionnaire d’anglais irlandais ou d’anglais écossais, peut-être à cause de l’histoire coloniale et de la proximité géographique des aires linguistiques concernées.

3 Sylvain Gatelais nous fait remarquer à juste titre qu’il convient de faire quelques réserves sur la fiabilité des dates fournies par l’OED pour cette période dite « large » : « ce n’est pas parce qu’un mot est attesté à une certaine date qu’il n’était pas employé dans la langue orale antérieurement et souvent parfaitement intégré ou courant, surtout à une époque où les sources écrites étaient rares et les dictionnaires bien entendu inexistants (le moyen anglais en particulier). Le problème a été par exemple souligné par les diachroniciens dans le cas des emprunts au vieux-norrois (mais également les innovations grammaticales dues à la présence scandinave) : ils apparaissent majoritairement dans les documents écrits au début de la période moyen anglaise (XIIe-XIIIe siècle) alors que l’occupation scandinave est bien antérieure (IXe-Xe siècle). Ce décalage temporel a été étudié par plusieurs chercheurs (voir par exemple Tristam [2004]) : ces innovations existaient dans la langue et étaient sans doute répandues, mais n’étaient pas utilisées à l’écrit car le vieil anglais tardif était une langue extrêmement codifiée et standardisée, sans doute archaïsante, utilisée par une élite anglo-saxonne dont le sociolecte était très différent de la langue parlée par la population ». Ceci semble également justifier l’exclusion des emprunts antérieurs à 1050.

4 Voir Durkin [2006] et Durkin [2014].

5 En ce qui concerne la première baisse entre 1700 et 1800, on pourrait l’expliquer par plusieurs facteurs : dans les îles britanniques, en 1707, l’Act of Union unifie le Royaume d’Angleterre et le Royaume d’Écosse, et en 1800, un second Act of Union assimile l’Irlande sous la couronne britannique ; en ce qui concerne les Amériques, les treize colonies sont créées entre 1607 et 1732 et la Boston Tea Party, en 1773, fut la pierre angulaire d'une série d’événements qui amenèrent à la Déclaration d’indépendance des États-Unis en 1776. Cette liste de raisons demeure bien entendu non exhaustive.

6 Vincent Renner (communication privée) note une baisse similaire pour les composés par amalgame (blends), mais essentiellement à partir des années 1970.

7 Par « variétés d’anglais », nous entendons l’anglais américain, l’anglais néo-zélandais, l’anglais australien, etc., et par « spécificités », le fait que l’anglais américain va emprunter plus spécifiquement aux langues amérindiennes, l’anglais néo-zélandais au maori, l’anglais australien aux langues austronésiennes, etc.

8 Merci à Catherine Delesse pour nous avoir signalé que l’origine de l’adjectif et du nom Welsh confirme cette tendance « dominante » de l’anglais face aux autres langues et cultures : Welsh (adj.) : Old English Wielisc, Wylisc (West Saxon), Welisc, Wælisc (Anglian and Kentish) “foreign; British (not Anglo-Saxon), Welsh; not free, servile,” from Wealh, Walh “Celt, Briton, Welshman, non-Germanic foreigner” (https://www.etymonline.com/word/welsh). Freeborn [1998 : 18] note que : « In the Chronicle [Peterborough Chronicle] they are called both Wealas, or Walas – foreigners, and Bretwalas. Walas is the origin of the modern words Wales, Welsh and Cornwall (Cornwalas). The singular noun wealh was also used to mean slave or serf, which is an indication of the status of the Britons under Anglo-Saxon rule ». Mossé [1950 : 523] confirme l’origine du terme : « wealh (Masc.) étranger, celte, esclave ».


Pour citer ce document


Denis Jamet et Adeline Terry, «Les néologismes anglais issus de l’emprunt : étude diachronique», ELAD-SILDA [En ligne], n° HS 1 | NEOLEX, publié le : 01/05/2018, URL : http://revues.univ-lyon3.fr/elad-silda/index.php?id=244.

Auteur


A propos de l'auteur Denis Jamet

Denis Jamet est Professeur des Universités en linguistique anglaise à l’Université Jean Moulin Lyon 3, où il dirige le Centre d’Études Linguistiques (EA1663) et Professeur invité de Linguistique française à University of Arizona (États-Unis) ; il est spécialiste de lexicologie anglaise et française, et directeur de publication de la revue Lexis, Journal in English Lexicology.

A propos de l'auteur Adeline Terry

Adeline Terry, professeure agrégée à l’Université Jean Moulin Lyon 3, est en quatrième année de doctorat sous la direction du Professeur Denis Jamet.